‘Cold War’, un drame amoureux au cœur de la guerre froide

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Ph. D.R.

Deux amoureux se retrouvent dans la musique juste après la Seconde Guerre mondiale, mais les événements dans leur pays jouent contre eux. ‘Cold War’ couvre une période de 15 ans, mais le temps passe très vite dans ce petit bijou passionnel. Un film émouvant et à nouveau une belle réussite pour le réalisateur Pawel Pawlikowski après son ‘Ida’, oscarisé. Avec une source d’inspiration particulière.

Pawel Pawlikowski: «L’histoire s’inspire dans les grandes lignes de mes parents. Leur relation était particulièrement houleuse, mais finalement, ils ont quand même fini leur vie ensemble. Toute leur vie durant, ils se sont profondément aimés et terriblement disputés. Ils se sont à chaque fois séparés à nouveau, ont eu d’autres partenaires, se sont mariés avec quelqu’un d’autre, ont déménagé dans différents pays. Et, à la fin, ils étaient trop fatigués pour encore se bagarrer et ils se sont réconciliés. Ils ont réalisé qu’il ne leur restait que l’un et l’autre. C’est vrai, ils m’avaient moi aussi, mais j’avais déjà 31 ans.» (rires)

Le film plaît partout. Comment l’expliquez-vous?

«Je trouve cela très flatteur, mais un peu étrange aussi. ‘Cold War’ est une histoire singulière et se passe à une époque qui est très différente de ce que les gens connaissent aujourd’hui. Et pourtant, beaucoup de gens -tant des hommes que des femmes- sont déjà venus me dire à quel point ils se reconnaissaient dans le film, que l’histoire reflétait un aspect de leur propre vie amoureuse.»

On ne peut pas dire que ‘Cold War’ soit un plaidoyer pour un amour romantique idéal. Même si le film est très passionnel.

«Nous avons tous grandi avec l’idée que l’amour peut être une chose absolue, mais la réalité est différente. La vie vous force à chaque fois de regarder la réalité en face, une foi aveugle en l’amour absolu peut mener à de terribles malentendus. Attention, je ne nie pas que Zula et Wiktor, mes personnages principaux, s’adorent. Leur passion est indéniable. Mais ils sont confrontés à de grandes différences. Son horizon culturel à lui, par exemple, est tout à fait différent du sien à elle. Lui est un musicien raffiné, elle est une survivante, née à la campagne. La musique les réunit et les maintient unis pendant un temps, mais leur amour n’est pas absolu.»

La musique folklorique polonaise joue un rôle important dans le film. Avez-vous toujours été fan de cette musique?

«Absolument pas. Je suis né en 1957, et dans mon enfance je n’entendais pratiquement que ce genre de musique folklorique à la radio et à la télévision. Il n’y avait qu’une seule chaîne, qui était aux mains du pouvoir communiste. Ils avaient transformé les chansons folkloriques en chants patriotiques. Nous appelions cela le faux folklore. Nous voulions d’ailleurs écouter du rock’n’roll et du jazz, de toute façon, cette musique que le gouvernement qualifiait de décadente. Pour nous, la musique folklorique était donc énervante surtout. Après la chute du communisme, cette musique est un peu tombée en disgrâce, mais ces dix dernières années, nous constatons une sorte de revival. Des musiciens polonais fouillent nos traditions musicales et s’en servent pour en faire des choses nouvelles intéressantes.»

À 14 ans, vous avez quitté la Pologne avec votre mère et vous avez longtemps vécu à Londres. Mais en 2013, vous êtes retourné à Varsovie. Vos racines vous manquaient-elles?

«C’est plutôt la vie qui m’a ramené là-bas. Mes enfants étaient devenus adultes, ma femme était décédée, j’allais tourner un film étranger à Paris (‘La femme du Ve’, NDLR) et, tout d’un coup, il m’a semblé une bonne idée de redonner une chance à la Pologne. Je m’y suis tout de suite senti chez moi. Je trouve la Pologne un pays particulièrement agréable. J’habite aussi à nouveau dans la même rue dans laquelle j’ai grandi. Vu a posteriori, une ville comme Varsovie me convient mieux que des métropoles comme Londres ou Paris. Je préfère les endroits qui ont une identité culturelle marquée. J’ai le sentiment que mon travail y compte plus.»

‘Cold War’ en quelques lignes

Lorsque Wiktor (Tomasz Kot), un pianiste polonais d’une trentaine d’années, fin connaisseur en musique, voit pour la première fois la beaucoup plus jeune Zula (Joanna Kulig), il en a la certitude: c’est elle, la femme de sa vie. La passion s’avère réciproque, mais durant les 15 années qui suivront, Dame Fortune leur joue des tours à chaque fois. Pour commencer, cette première rencontre a lieu en 1949. La guerre est certes terminée, mais une nouvelle menace pointe déjà à l’horizon. Le communisme resserre son emprise sur la Pologne, et la liberté à laquelle les personnages peuvent brièvement goûter, est de courte durée. Fuir en Occident pourrait être une solution, mais tout le monde n’en a pas le courage. Leur histoire connaît ainsi un va-et-vient incessant. A chaque fois, c’est comme si Wiktor et Zula se trouveront enfin pour de bon, et à chaque fois, cela tourne mal. Et ce n’est même pas le pire. Chaque moment de bonheur est cruellement éphémère. ‘Cold War’ est de loin le drame d’amour le plus poignant que vous trouverez au cinéma cette année, la passion crève l’écran et vous crève le cœur. Le réalisateur Pawel Pawlikowski, en outre, réussit à faire passer tout cela sans grandes démonstrations d’émotions. Certes, il emballe son petit bijou dans un glorieux noir et blanc argenté, mais ce sont les petits gestes qui font la différence. Et l’excellente musique, bien sûr.

 

Ruben Nollet