Tobie Nathan : « C’est le retour aux sources qui fait l’avenir »

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Ph. Ph. Matsas

Avec son nouveau roman «L’Évangile selon Youri», Tobie Nathan nous fait une fois de plus voyager. L’auteur raconte la rencontre incroyable entre un ethnopsychiatre et un petit migrant roumain à qui on prête d’extraordinaires pouvoirs magiques.

En quoi cela consiste, concrètement, l’ethnopsychiatrie?

«Des peuples éloignés, des peuples non occidentaux, ont aussi des savoirs complexes sur la psychiatrie, le fonctionnement mental des gens. En ethnopsychiatrie, ça nous intéresse de connaître leurs savoirs. On s’interroge sur les connaissances des autres, et moi je les applique dans la prise en charge des immigrés, pour m’occuper des gens qui viennent d’ailleurs. Je prends en compte leur façon d’aborder les problèmes. À chaque fois que je reçois un immigré, je l’accueille toujours dans sa langue.»

La langue maternelle est primordiale dans votre travail?

«La langue est fondamentale. Dire des choses intimes dans sa langue ou les dire dans une autre, ce n’est pas du tout la même chose.»

Vous n’avez donc pas peur que le traducteur interprète trop?

«Tout l’art de l’ethnopsychiatrie est la traduction. On est donc plusieurs dans la consultation. Une séance peut devenir un forum. Par ailleurs, la plupart du temps, ce sont des consultations familiales, à la demande d’une instance.»

Vous vous documentez tous les jours, je suppose?

«Quand je reçois un Igbo du Nigéria, au départ, je ne sais pas qui il est. Je me documente. C’est ça qui m’intéresse. Sinon la psy, c’est un peu ennuyeux (rires).»

Votre spécialité influence votre écriture romanesque. Vos romans racontent des histoires qui mélangent le passé et le présent, qui confrontent les croyances ancestrales et celles d’aujourd’hui.

«Ce sont des histoires qui s’ancrent dans le présent. On peut regarder les migrants de deux façons: comme des personnes qui ont des choses en moins, on les regarde donc à partir de ce qu’ils n’ont pas -ils sont souvent sans logement, sans papier, sans ressource, sans emploi- ou on peut les regarder comme des personnes qui sont très riches -ils ont des mythes, des récits, des histoires, des aventures… Je les regarde de la seconde façon. C’est ça mon background mental. Après, j’écris des romans, pas des essais.»

Votre personnage principal est aussi ethnopsychiatre.

«Ça, c’est un piège. Le narrateur s’appelle Elie -ça ressemble à Tobie. Il est aussi ethnopsychiatre. Les gens se disent que c’est moi. Et là directement, ils vont penser que l’histoire se déroule dans un monde connu. Mais en réalité, je vais faire intervenir des choses invraisemblables, inattendues.»

Vous allez aussi plus loin. La description du président de votre livre ressemble étrangement au président français actuel. Sauf que celui de votre roman se fait kidnapper.

«Finalement, après que j’ai écrit le livre, ça a failli lui arriver. Aux Antilles. Je me suis dit: ‘Ils ont lu le bouquin!’ (rires)»

On ne sait donc plus où on se trouve: dans un monde qui ressemble au réel ou complètement imaginaire.

«C’est pour cela que je vous dis que c’est un piège. En plus, l’ethnopsychiatre de mon livre est un vieillard. Je ne suis pas vieux, moi (rires).»

Mais vous projetez-vous plus dans ce personnage que dans les autres?

«Une fois que j’ai eu terminé le bouquin, je me suis rendu compte que je suis arrivé à Paris au même âge que le petit Youri, à 9 ans. Je n’avais pas pensé à ça en écrivant mon livre. Il faut dire qu’on est débordés par les personnages. On se les fabrique dans la tête. Puis, on commence à écrire. Et là, ils prennent leur autonomie. Ils finissent par vous imposer l’histoire.»

Le personnage de la traductrice, Sabrina, se trouve très proche d’une autre Kabyle avec qui elle partage la culture. Est-ce que vous aussi vous vous sentez plus proche des gens qui partagent les mêmes origines que vous?

«Il est vrai que ce sont des univers qui nous habitent. Sabrina choisit un amoureux qui lui donne une possibilité de revenir à ses origines. En réalité, soit on vous a transmis vos origines quand vous étiez enfant, soit un jour, vous avez une deuxième chance de revenir à eux, de vous réidentifier. C’est bien le problème de Sabrina. Elle, elle ne veut pas revenir.»

Le retour aux origines, c’est quelque chose de fondamental, selon vous?

«Non, je ne suis pas sûr que ça soit fondamental au sens où il faut absolument le faire. Mais je pense que cela se passe d’une manière ou d’une autre chez tout le monde, à un moment ou un autre. Cela prend des formes très différentes mais ça se passe nécessairement. Moi ça a été beaucoup par la littérature, on m’a aussi un peu transmis, j’ai étudié… Chez moi, mon retour aux origines est intellectuel. Il y en a d’autres, c’est pour ne pas rompre la chaîne de la transmission ou pour des raisons affectives ou amoureuses. Dans tous mes cas, c’est une richesse.»

Certains le rejettent aussi.

«En effet, ce retour peut vraiment prendre différentes formes. En tout cas, la relation à cette ancestralité est très compliquée, et indispensable. Elle prend des chemins très zigzagants. Les retours aux sources sont souvent des moments politiques. Quand je suis allé à Tahiti il y a quelques années, il y avait une sorte de résurgence de la tradition maohie. Tout le monde se tatouait. Pourquoi? Car il y avait un réveil politique de la population. Le retour va souvent avec l’avenir. On prépare une nouvelle façon d’être au monde. Le retour aux sources est souvent une revendication politique, et les peuples qui renoncent à cela disparaissent. Ce sont les ancêtres qui font les peuples. On voit beaucoup ça en Afrique. Beaucoup d’ethnies vont disparaître car elles vont se rattacher à une autre culture. Les gens ne meurent pas mais ils changent de peuple.»

En quelques lignes

Voici un roman d’une très grande richesse. Avec ‘L’Évangile selon Youri’, Tobie Nathan nous transporte une nouvelle fois dans une histoire incroyable, dans un magnifique conte, une délicate poésie, une extraordinaire légende. Le personnage principal est ethnopsychiatre (comme l’auteur, tiens donc!). Dans le cadre de son travail, il se retrouve confronté à un petit Rom, du nom de Youri, aux pouvoirs extraordinaires. Sa mère, mourante, lui confie ce petit garçon qui semble ne faire confiance qu’au vieillard. Qui est réellement ce petit garçon? A-t-il réellement des pouvoirs magiques, comme on le prétend? Est-il un nouveau Dieu venu sur Terre? À travers cet ‘évangile’, Tobie Nathan nous fait voir un étranger tel qu’il est: un être riche et extraordinaire. Un être d’exception. (mh)

«L’Evangile selon Youri», de Tobie Nathan, éditions Stock, 19,50€