Riad Sattouf lève le voile sur le vrai visage de son père

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AFP PHOTO / THOMAS OLIVA

Riad Sattouf nous raconte dans «L’Arabe du futur» son enfance à cheval entre la France et le monde arabe. Dans un quatrième tome, l’auteur lève le voile sur le vrai visage de son père qu’il admirait. Sortie de l’adolescence et famille en déliquescence, l’auteur de BD partage une quête personnelle d’identité et l’impact d’un contexte historique agité sur le quotidien d’une famille métissée.

Ce volume arrive à une sorte de climax familial. Était-ce votre point d’arrivée depuis le début?

«Le secret familial qui est dans ce volume 4, et qui est le centre de l’histoire de ma famille, est un petit peu l’étoile noire autour de laquelle gravite la série depuis le début. C’était évidemment pour arriver à cet événement que j’ai repris l’histoire en la commençant dans les années 70. Ce volume est une sorte de climax et de pivot vers une autre partie de la série (qui se terminera dans le cinquième tome, ndlr).»

Y avait-il une volonté de trouver des raisons pour expliquer cette histoire familiale?

«J’ai la chance de connaître cette histoire jusqu’à la fin. La bande dessinée fait partie de ma vie depuis toujours et le dessin m’a tout donné. Quand j’étais enfant, il m’a permis d’avoir des copains, d’intéresser mes parents. Ado, j’imaginais des histoires fantastiques pour m’échapper du quotidien. Une fois adulte, ça m’a permis de gagner ma vie. Je voulais emmener le lecteur avec moi dans cette histoire parce que dans la vie réelle je n’avais jamais réussi à la partager avec quiconque. C’était aussi une manière d’intéresser les gens à une histoire qui n’avait jamais vraiment intéressé personne. Je crois qu’il y avait une grande part d’inconscient dans ce processus, mais en tout cas je savais où aller.»

Lier votre histoire à la grande Histoire du Moyen Orient, est-ce une manière d’universaliser le récit ou montrer l’impact du contexte historique sur votre vie familiale?

«Quand je fais des BD, je pense à celles que j’aimerais lire. Je m’efforce à ce qu’elles soient lisibles par des gens qui ne lisent pas de bande dessinée. Je voulais donc la rendre romanesque en expliquant le contexte dans lequel cela s’est passé et en relatant les faits tels que je les ai vus. J’ai veillé à ne pas avoir de jugement moral sur les faits. Le lecteur est libre de faire toute interprétation. Je raconte les faits tels que je les ai vus. Il se trouve que mon père était un nationaliste panarabiste. C’était un prof d’histoire d’extrême droite, un moderniste qui voulait faire progresser le monde arabe mais il n’était pas du tout pour la démocratie et était pour la peine de mort. Sa vraie idole était Saddam Hussein. Il s’y identifiait, car, comme lui, il venait d’un milieu pauvre et s’était émancipé grâce à l’école. Il pensait pouvoir faire un jour un coup d’État pour devenir président. L’invasion du Koweït était pour lui, un acte politique éblouissant. Toute son analyse reposait sur le fait que personne ne chasserait Saddam Hussein du pouvoir. Et quand il a été renversé par la coalition internationale. Il l’a pris comme une défaite personnelle. C’est mon point de vue mais souvent la grande Histoire influence la vie des gens qu’on le veuille ou non. Ce qu’il se passe dans ce quatrième volume est une sorte de coup d’État dans notre famille.»

Ici, vous racontez votre adolescence, l’âge où l’on prend conscience des défauts de ses parents…

«C’est le moment où l’on s’ouvre sur le monde extérieur, où l’on découvre que ses parents ne sont pas forcément les modèles extraordinaires qu’on se faisait jusqu’à présent et où l’on découvre qu’il va falloir se débrouiller un peu tout seul. C’est une histoire assez universelle. Je voulais raconter ce moment de bascule aussi avec cette histoire de l’identité. Comment faire avec un père qui déteste les femmes et un grand-père maternel qui est obsédé par les filles? Pour dépasser cette schizophrénie, le dessin est arrivé comme un refuge et une identité. Je me suis choisi un peuple des auteurs de BD. Ne pas faire de vague était aussi mon but. Le meilleur moyen est de rester dans un coin.»

Une identité aux origines métissées aussi…

«Quand je vivais dans mon village en Syrie, j’avais du mal à me faire accepter parce que j’étais originaire de France. Une fois que j’étais en France, j’avais un prénom ridicule et une voix un peu efféminée. Ces faits-là ne sont pas réservés à un seul endroit du monde. Les enfants n’étaient moins violents ou moins cruels. Moi-même je l’ai été. C’est ce processus que j’aime raconter.»

Et vous le racontez aussi dans ‘Les Cahiers d’Esther’ qui racontent le quotidien d’une petite fille. Comment menez-vous d’ailleurs ces deux histoires en parallèle?

«J’essaie d’intellectualiser le moins possible. Je pense souvent à mes projets. Chaque histoire s’est imposée d’elle-même. ‘L’Arabe du Futur’ est arrivé au moment où je devais le raconter. De même pour Esther. Je suis les histoires et ensuite je réfléchis à ce qu’elles peuvent vouloir dire. Être confronté à la description d’une jeunesse, racontée par une vraie petite fille, c’est en lien direct avec la période dont j’explore les souvenirs dans ma tête. Je me projette dans ce qu’elle me raconte, dans les émotions, les peurs, les joies. Je me rends compte que les choses ont très peu changé mis à part l’arrivée de nouvelles technologies.»

Nicolas Naizy

 

En quelques lignes :

Le petit Riad de moins en moins blond vit désormais en France, avec sa mère, dans la Bretagne natale de celle-ci. Son père, Abdel, a décroché un poste d’universitaire cette fois en Arabie saoudite. Les contacts par téléphone se font sporadiques, la relation familiale se distend. Le jeune garçon voit son papa sous un visage plus radical, de plus en plus critique envers l’Occident et les femmes. Pas question pour la maman d’aller vivre là où les femmes ne sont pas respectées. Après une ultime tentative en Syrie, elle rentre avec ses trois garçons et se jure de ne plus y remettre les pieds. Aux portes de l’adolescence, âge crucial où l’on apprend à devenir soi, Riad assiste à la désintégration de sa famille pris dans l’Histoire d’un Moyen Orient en ébullition. C’est l’heure de l’affirmation de l’Irak et de sunnisme politique. Sans vous dévoiler le climax, disons simplement que ce tome aboutit à ce que l’auteur voulait raconter de son enfance, le suspense laissé en dernière page est terrible. En dehors de l’effet romanesque, le regard d’enfant que conserve Sattouf sur son vécu apporte une émotion tendre et nous fait prendre conscience de la violence de la vie, même avec celles et ceux qu’on aime.

«L’Arabe du Futur – t. 4: 1987-1992», de Riad Sattouf, éditions Allary, 288 pages, 25,90 €