[Interview] Adeline Dieudonné, une auteure belge à ne pas rater

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Elle écrit un premier roman et se retrouve directement au-devant de la scène littéraire. L’écrivaine belge Adeline Dieudonné, signe un livre très remarqué: ‘La vraie vie’. Ce roman qui a déjà gagné plusieurs prix littéraires, est violent et drôle à la fois.

C’est un premier roman très remarqué que vous nous livrez. Vous avez déjà reçu plusieurs prix littéraires et vous êtes en lice pour les prestigieux prix Renaudot et Goncourt. À votre avis, pour quelles raisons votre roman plaît-il autant?

«Selon moi, cela regroupe plusieurs facteurs. Il y a, bien sûr, le roman en lui-même: il doit avoir quelque chose dedans qui interpelle les gens et qui fait écho. Après il y a aussi un super boulot de ma maison d’édition qui a véritablement porté le roman. Nous sommes aussi allés à la rencontre des libraires qui ont directement accroché. Une fois qu’on a le soutien des libraires, c’est vrai que ça fait un effet boule de neige. Il a plu à la presse, et maintenant aux lecteurs.»

Vous abordez des thèmes universels qui peuvent parler à chacun d’entre nous: l’adolescence, la relation avec les parents, la fraternité…

«Comme le roman est un peu écrit comme un conte, il a une portée universelle. Je découvre qu’il y a pas mal de niveaux de lecture que je n’avais pas anticipés en écrivant. Parmi les thèmes, le livre fait aussi écho à notre rapport avec le règne animal.»

Vous faites beaucoup de métaphores par rapport au monde animal. Votre héroïne devient adolescente, son corps change. Elle parle d’une bête enragée qui se loge dans son ventre.

«Mon livre parle de l’animalité dans ses différentes expressions. Il va y avoir, d’un côté, sa propre violence qui va finalement la protéger et de l’autre, cette bête érotique qui naît dans son ventre, une bête qui est beaucoup plus chaude, plus douce. Je parle, dans ce roman, de notre animalité dans ce qu’elle a de plus horrible et de plus beau.»

Dans votre roman, le père a une grande passion: la chasse. Il fait empailler les animaux tués et les collectionne dans une pièce que vous nommez la chambre aux cadavres. C’est dans cette atmosphère très glauque que votre héroïne et son frère grandissent.

«Ces deux enfants sont fort exposés à la mort, ils sont très en contact avec elle. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment leur rapport à la mort allait évoluer. Pour moi, quand on grandit, on prend conscience de la mort, qu’on est mortel et que les gens qu’on aime le sont aussi. Au début du roman, ils côtoient cette mort d’une manière très innocente: il y a non seulement la chambre des cadavres mais également la casse des voitures dans laquelle ils vont jouer sans se rendre compte qu’autour d’eux, ce sont des voitures avec lesquelles il y a dû avoir des accidents très graves. Puis, vient l’événement tragique. Tout d’un coup, ils prennent conscience de la mort, de la sauvagerie, de notre condition d’être vivant qui peut mourir, souffrir, être blessé.»

Leur prise de conscience ne suit donc pas un cheminement naturel. Ils sont confrontés à la mort de manière très brutale et violente.

«De plus, cette atrocité surgit dans un monde très enfantin, très joyeux, un monde qui représente l’insouciance de l’enfance (la scène se déroule avec un marchand de glace ambulant, NDLR). C’est ça qui m’intéressait car ça illustrait bien l’irruption de la mort dans l’enfance et la perte d’innocence qui en découlait.»

De cet événement vont découler des conséquences psychologiques atroces chez le frère de l’héroïne.

«On ne prend absolument pas en charge cet enfant. Ce genre d’événement demande un minimum d’encadrement. Les parents de mon roman ne jouent absolument pas leur rôle. Est-ce qu’ils sous-estiment la portée de ces événements? L’héroïne le dit à un moment: elle pense qu’ils ne se posent même pas la question de savoir comment leurs enfants ont pu vivre un tel accident. On ne les prend donc pas en charge. Son frère sombre complètement et reste amorphe tandis qu’elle, pour le protéger, va se mobiliser.»

Avant même l’accident, elle se sent responsable de son petit frère.

«Elle a un sens des responsabilités qui est assez exceptionnel. Ma grande obsession à l’heure actuelle, c’est le monde qu’on laisse à nos enfants. L’avenir est de plus en plus incertain. Je me suis rendu compte que dans mon livre, j’abordais ces problématiques: ce sentiment de culpabilité, cette volonté de sauver un enfant en remontant le temps, cette conscience qu’un point de non-retour a déjà été atteint. Aujourd’hui, c’est nous qui avons les clés en main pour agir et qui devons tout mettre en œuvre pour y arriver. Je pense que la réponse à cette problématique, c’est la science.»

Son premier roman fait un tabac: en quelques semaines, l’auteure belge Adeline Dieudonné a conquis non seulement les libraires, les critiques littéraires et les lecteurs mais également les membres de jury de certains grands prix prestigieux. Et même si, avouons-le quand même, nous sommes étonnés d’un engouement d’une telle ampleur, nous comprenons que le roman plaise. Ce livre parlera à chacun d’entre vous. Il touche à des sujets universels -tels que l’adolescence, l’animalité qui est en nous, le rapport au père et à la mère- et décrit des personnages entiers et psychologiquement intéressants. Il est également à la fois drôle, tragique et lumineux. Vous le lirez, à coup sûr, d’une traite. Nous attendons avec impatience le prochain roman de l’auteure.(mh)

4/5

«La vraie vie», d’Adeline Dieudonné, éditions L’Iconoclaste, 270 pages, 17€