Plaire, aimer et courir vite : « Une société sans art est une société morte »

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(c) Cinéart

Cannes – Le premier a 40 ans, un regard bleu acier, et un César pour ‘L’inconnu du Lac’ d’Alain Guiraudie qui l’a révélé. Le second a 24 ans, les yeux bruns malicieux, et a débuté dans ‘Les beaux gosses’ de Riad Sattouf avant d’alterner drames et comédies. Pierre Deladonchamps et Vincent Lacoste, deux acteurs en vogue dans le cinéma d’auteur français, tombent amoureux dans le nouveau film de Christophe Honoré, ‘Plaire aimer et courir vite’, une french love story située dans les nineties.

Le film se situe en 1993. Quels souvenirs avez-vous de cette époque ?
Pierre Deladonchamps : « J’avais 15 ans en 1993, pour moi c’est des souvenirs vaporeux d’une époque de grande insouciance, en tout cas par rapport à la société actuelle. La mondialisation, internet etc, ça a apporté beaucoup de bon, mais beaucoup de mauvais aussi… Niveau sexualité, à l’école, partout, tout le monde parlait se protéger du SIDA. Je n’ai jamais connu l’insouciance du sexe sans capote, sans la mort qui rôde. »
Vincent Lacoste : « Moi je suis né en 1993 (rires) ! »

Le film est inspiré de la vie de Christophe Honoré, chacun de vous incarne un peu une facette du cinéaste. Vous en aviez conscience ?
VL : « Oui, mais il a toujours été plutôt pudique avec ça. Heureusement, parce que s’il m’avait dit : ‘tu es mon alter-ego dans le film’ ça aurait été un peu gênant (rires) ! Mais on s’en est rendus compte tout seuls, parce qu’on a tourné dans les lieux où Christophe a grandi – mon personnage habite dans le même appartement où il habitait à Rennes, il va aux mêmes endroits… Mais Christophe nous a laissé nous approprier les personnages. »
PD : « Mon personnage, un écrivain, incarne quelque part ces auteurs qu’il admirait et qu’il n’a jamais pu rencontrer, car ils sont morts du sida avant 40 ans. Lagarce, Koltès, Guibert, Tondelli… Honnêtement, je suis ravi qu’il ne m’en ait pas trop parlé, ça m’aurait mis un grand poids sur les épaules (rires) ! »

Le film est aussi un hommage aux idoles disparues de notre jeunesse. Quelles étaient les vôtres ?
VL : « En cinéma j’aime beaucoup Rohmer, et le cinéma américain : les frères Coen, Scorsese, Frank Capra… Que les vieux, quoi. En livres, j’étais un méga fan de Gogol, c’est lui qui m’a fait aimer la littérature. J’aime cette espèce d’humour un peu noir qu’on trouve dans la littérature russe. »
PD : « J’ai des souvenirs très vagues de mes vingt ans, peut-être parce que je n’étais pas quelqu’un de très épanoui. J’étais peu sensible à la culture à cet âge, parce que j’étais trop mal. J’ai un seul souvenir, d’un livre qui m’a absolument bouleversé : ‘Le Grand Cahier’ d’Agota Kristof. Et en cinéma, les deux réalisateurs qui m’ont marqué sont Kubrick et Hitchcock. »

C’est incroyable d’entendre en 2018 des choses comme ‘encore un film sur les homosexuels’ !

Pierre Deladonchamps, vous avez rencontré le succès avec ‘L’inconnu du lac’ d’Alain Guiraudie. Dans ce film aussi, vous jouez un homosexuel. Vous n’avez pas peur d’être catégorisé ? (NDLR – la question n’est pas de nous)
PD : « Je n’ai pas peur du tout, je crois que c’est plutôt les autres qui ont peur de cette étiquette. Je m’en fous un peu de tout ça. Je ne vais pas m’empêcher de faire un film sous prétexte que la sexualité du personnage est la même que dans un autre – au contraire ! Certains disent qu’il y a trop de films sur les homosexuels ? Non, et il n’y en aura jamais trop ! Il y en a peut-être, à peu près, en proportion de la sexualité des gens sur Terre. Donc ça va, quoi. Et ça fait du bien d’avoir des films où ce n’est plus le sujet central : on va plus loin. Plus loin même que le SIDA, qui est présent mais en filigrane. Et puis surtout, ces personnages, ils sont homosexuels, mais ils ne sont pas parfaits. C’est plus des images d’Epinal où on veut défendre une cause, en disant : ‘regardez l’homosexualité c’est bien, ils sont normaux’. Pardon, je digresse, mais c’est un sujet qui me passionne. Oui, j’ai fait plusieurs films qui traitent de l’homosexualité. Tant pis si je ne fais que ce genre de films-là, ou si je ne fais pas d’autres films à cause de ça. Au moins j’aurai fait ceux-là, et j’en suis très fier. »

Ces films et leur réception ont-ils contribué à vous rendre plus engagé sur le sujet ? 
PD : « J’apprécie toujours quand il y a un aspect politique dans un film que je fais, parce que la politique doit aussi passer par l’art. L’art aide les sociétés à avancer, parfois mieux et plus vite que les politiques. Donc oui, j’évolue, et heureusement. Je réfléchis, j’essaye de m’ouvrir aux autres, aux arts, de me remettre en question… Je suis content de faire ces films, parce qu’ils participent d’une manière ou d’une autre à faire avancer notre société. Et une société sans art, c’est une société qui meurt. »
VL : « C’est important de placer son engagement dans les films qu’on fait. C’est toujours mieux que faire des phrases… Mais il n’y aura jamais trop de films sur les homosexuels. Par exemple, avec ce film, on nous parle beaucoup de ‘120 Battements par minute’, alors qu’ils n’ont rien à voir. Deux films qui parlent d’hétérosexualité, personne ne pense à les comparer… »
PD : « C’est incroyable d’entendre en 2018 des choses comme ‘encore un film sur les homosexuels’ ! Oserait-on dire ‘encore un film sur le racisme ?’ Je vais le dire franchement, et j’assume : il y a des relents d’homophobie derrière des remarques comme ça. C’est comme pour dire ‘Bon, les pédés, ça suffit maintenant’. Je trouve ça choquant. La communauté homosexuelle s’est tue assez longtemps, les homosexuels se sont fait traiter de malades mentaux assez longtemps. Alors aujourd’hui ça fait enfin du bien, d’expier tout ça, à travers des œuvres qui vont au-delà du débat de société ! »

Notre avis

A 20 ans, Christophe Honoré quitte Rennes et débarque à Paris, avec une seule envie : devenir réalisateur. Après des débuts comme critique et romancier, il signe en 2002 son premier film, ’17 fois Cécile Cassard’ avec Béatrice Dalle. Amoureux des images et des mots, Honoré a depuis trouvé sa place dans le cinéma français. Quelque part entre Arnaud Desplechin, François Ozon et Olivier Assayas, il voyage entre théâtre, écriture, musique et cinéma, mélange les influences et abonde dans les adaptations (‘La Belle Personne’, ‘Les Malheurs de Sophie’, ‘Métamorphoses). Son nouveau film ‘Plaire Aimer et Courir Vite’ est une histoire d’amour : en 1993, Jacques, écrivain parisien (Deladonchamps) rencontre Arthur, jeune Breton (Lacoste). Pour l’un, il est trop tard pour tomber amoureux. Pour l’autre, tout est encore à faire… C’est ses souvenirs et influences qu’Honoré distille ici, dans un film très personnel qui touchera ceux qui aiment son cinéma – mais pas besoin d’être expert pour être emporté. C’est un cinéma sérieux mais léger, riche mais simple, complexe mais direct, écrit mais fluide. Du cinéma français accessible, soigné et pas prétentieux, enveloppé dans des mots qui font mouche, et une belle photographie aux tons de bleu.

 

Elli Mastorou

crédits photo : Cinéart