Jane Goodall : « Un bon zoo n’a pas d’éléphants, d’orques ou de loups »

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AFP PHOTO / SUMY SADURNI

Les bons documentaires sur la nature ou portraits de personnalités marquantes vous intéressent? Dans ce cas, nous pouvons certainement vous recommander ‘Jane’, qui retrace la vie de Jane Goodall, célèbre biologiste britannique.

Jane Goddall est devenue mondialement célèbre pour ses recherches sur les chimpanzés. Elle s’occupe aussi, avec son Institut Jane Goodall, de la protection de la nature en général. Le programme éducatif ‘Roots & Shoots’, qui encourage des enfants et des jeunes des quatre coins du monde à s’impliquer pour l’environnement et des questions humanitaires, en est un exemple.

Et à 84 ans, le Dr. Goodall, toujours infatigable, continue d’élargir son horizon. Au Festival de Cannes, elle est ainsi venue présenter ‘The Wild Immersion’, une série de petits films de Réalité Virtuelle qui placent le spectateur au cœur même de la nature. Si vous voulez les voir, vous pouvez vous rendre au Forum des Images à Paris (www.forumdesimages.fr) au mois de juin. Le programme s’étendra ensuite au monde entier.

Que pensez vous de la réalité virtuelle ?

Dr. Jane Goodall: «Je trouve formidable que des gens qui ne feront probablement jamais de voyage en Afrique ou en Australie, puissent voir la nature telle qu’elle est. L’expérience que vous vivez en mettant ce casque de réalité virtuelle, va bien au-delà de ce que vous pouvez vivre en regardant la télé. J’ai beaucoup de plaisir à observer les visages des gens qui regardent les films. Ils sont complètement absorbés par le monde dans lequel ils sont plongés. Certainement les enfants.»

Que peuvent provoquer ces films, à votre avis?

«J’espère qu’ils permettront aux gens de réaliser à quel point la nature est merveilleuse et qu’ils donneront envie au spectateur de contribuer à la protection de cette nature. Le projet, c’est aussi de faire des films qui montrent à quel point les animaux sont menacés. Si nous n’intervenons pas, je crains pour l’avenir de ces espèces animales et, au bout du compte, pour notre avenir aussi.»

Un tel film peut-il devenir une sorte d’alternative à un jardin zoologique classique ou le zoo est-il un mal nécessaire?

«Je ne trouve pas que le zoo soit un mal nécessaire. Certains jardins zoologiques jouent un rôle important dans le lien entre l’homme et la nature. Un tel film en réalité virtuelle est certes impressionnant et unique, mais ce n’est pas la même chose que de regarder un animal réel dans les yeux, de sentir son odeur. Dans un zoo, vous faites une autre sorte de connexion avec le monde animal. Beaucoup de gens m’ont déjà raconté qu’ils avaient regardé un gorille ou un chimpanzé ou un autre animal dans les yeux et que cela les avait aussitôt convaincus de devoir tout mettre en œuvre pour aider ces animaux.»

Quelle est votre définition d’un bon zoo?

«Un bon zoo n’a pas d’éléphants, d’orques, de loups ou d’autres espèces animales qui parcourent de longues distances dans la nature sauvage. Les animaux doivent en tous les cas disposer d’un espace suffisant et d’un environnement adapté. Il est aussi important que leur vie quotidienne soit riche et variée, de sorte qu’ils ne tombent pas d’ennui. Les meilleurs zoos s’investissent dans la protection de la nature, la recherche, la sensibilisation et l’éducation.»

Vous êtes partie en Afrique à la fin des années 50, sans formation ou diplôme spécifique, pour étudier les animaux. Considériez-vous cela comme un avantage ou un obstacle?

«Comme un avantage. Vous devez savoir qu’à cette époque, les scientifiques en général et les biologistes en particulier, étaient très arrogants. Ils partaient du principe que seuls les humains avaient une personnalité, ressentaient des émotions, étaient assez intelligents pour fabriquer des outils ou être capables de raisonnement logique. Comme je n’avais jamais fait d’études académiques, je n’étais pas contaminée par ces idées prétentieuses. Tous ceux qui ont déjà eu un animal de compagnie, savent que cette vision scientifique n’est pas exacte. J’avais déjà 23 ans lorsque je suis partie en Afrique pour la première fois et ma mère m’avait appris à défendre mes convictions. Je n’avais donc pas peur de suivre obstinément ma propre voie, même si j’avais peu d’expérience. Plus tard, d’ailleurs, j’ai quand même obtenu mon doctorat, à ma manière.»

AFP PHOTO / SUMY SADURNI

Ce manque de formation vous a-t-il aussi fait commettre des erreurs?

«Pas vraiment. Il y a bien sûr des choses que nous avons mieux comprises par la suite. Aujourd’hui, par exemple, nous ne donnerions plus de bananes à des chimpanzés dans la nature pour gagner leur confiance, car nous savons maintenant que cela comporte un aspect négatif. Vous créez en effet des situations de conflit qui peuvent vraiment dégénérer. Lorsque nous avons commencé, tous les grands biologistes trouvaient cependant que c’était bien ce que nous faisons. Et de cette manière, j’ai été beaucoup plus vite acceptée aussi par cette communauté de chimpanzés, ce qui m’a permis d’étudier et de filmer leur comportement.»

La situation pour les animaux sauvages en Afrique a-t-elle évolué de manière positive ces 60 dernières années?

«Nos connaissances sur ces animaux se sont énormément élargies et on fait beaucoup plus de recherches aujourd’hui. En même temps, je dois constater à mon grand regret que les parcs naturels sont de plus en plus menacés, et pas seulement en Afrique. L’augmentation de la population, le développement économique, la corruption, tous ces éléments minent notre travail. Nous sommes beaucoup plus conscients des problèmes et des défis, mais cela ne mène pas toujours aux bonnes actions, malheureusement.»

Vous avez consacré votre vie aux chimpanzés. Pensez-vous qu’ils ont influencé votre comportement?

(rires) «Je pense que grâce à mon travail, je porte un autre regard sur les gens. Je pars tout à l’heure pour la Suède et quand je me retrouve à nouveau à attendre dans un aéroport, j’aime bien observer les autres voyageurs. Comment nous nous saluons et nous disons au revoir, comment certaines mères savent bien s’y prendre avec des enfants qui crient alors que d’autres sont complètement dépassées, comment des enfants se disputent, j’aime beaucoup observer tout cela. Et puis je ne peux qu’en conclure qu’il y a très peu de différences entre les chimpanzés et nous. Nous sommes, les uns comme les autres, autant capables de violence et de guerres que de compassion et d’amour.»

Ruben Nollet