Mouly Surya : « ‘Marlina la Tueuse’ est né d’une légende urbaine »

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Marlina vivait tranquille sur son île sans rien demander à personne, quand un groupe de bandits a débarqué pour lui voler tout ce qu’elle possédait. C’est comme ça que Marlina la veuve est devenue Marlina la tueuse. Un ‘Kill Bill’ sauce indonésienne, coloré et doux, avec des têtes coupées : c’est le bijou de la semaine dans les sorties ciné. On a rencontré sa réalisatrice, Mouly Surya, autour d’un café bruxellois.

 

Comment est né ‘Marlina la tueuse en 4 actes’ ?
Mouly Surya : « L’idée originale vient de Garin Nugroho, un collègue réalisateur : en se rendant au marché, il y a des années, il a entendu cette histoire, comme une légende urbaine, d’un homme qui avait décapité un autre homme, et paradé sa tête coupée sur le marché avant de se rendre à la police. En 2012, il a écrit un scénario à partir de cette histoire, et il a changé le héros en héroïne. Du coup il cherchait un point de vue féminin pour la raconter. On s’est croisés par hasard lors d’un festival, et il m’en a parlé spontanément. Deux jours plus tard, je recevais le scénario. »

Qu’avez-vous pensé de l’histoire ?
« Au début je dois dire que ça ne me tentait pas trop. J’ai l’habitude d’écrire et tourner mes propres histoires, donc adapter l’histoire de quelqu’un d’autre, au départ je n’étais pas très à l’aise avec ça. C’est mon producteur qui est tombé amoureux du script, et c’est lui qui m’a convaincu. Comme il aimait beaucoup le projet, on a travaillé ensemble, pour construire peu à peu le film. »

Dès qu’un film n’est pas du point de vue masculin, est-il automatiquement féministe ?

Comment est venue l’idée d’en faire un western ?
« Quand on a décidé de tourner le film sur l’île de Sumba : j’ai cherché des images de l’île sur Google parce que je n’avais jamais été, et quand j’ai vu à quoi ça ressemblait, j’ai directement pensé au western. A une période spécifique de l’année, il y a ces paysages arides, qui rappellent l’Ouest américain. Donc j’ai décidé très rapidement qu’on devait tourner en août ou en septembre, lors de la saison sèche. C’est les premiers indices visuels qui mené à cette idée. Après, il y a l’histoire, ce thème de guerrier solitaire, le hors-la-loi dans une société sans scrupules… Les scènes dans le warung (petit commerce familial répandu en Indonésie, souvent un restaurant-café, NDLR), c’est un peu comme dans un saloon ! Les éléments du western sont présents, mais différemment. D’ailleurs l’Indonésie est à l’Est, donc on devrait probablement appeler ça un ‘eastern’ (rires) ! Ou un anti-western ? »

Certains on dit que c’était un western féministe…
« Oui, tout à fait. Je n’avais pas pensé à ça quand je faisais le film, c’est surtout venu des spectateurs et de la presse, simplement parce que l’héroïne est une femme ! Dès que ça dévie de ‘la norme’, du point de vue masculin, hop on lui colle une étiquette féministe, c’est ça le problème (rires). Après, je ne renie pas l’aspect féministe du film, mais dès qu’un film n’est pas du point de vue masculin, est-il automatiquement féministe ? Pas sûr… »

Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes cinéastes en Indonésie ?
« A vrai dire, je n’avais pas vraiment conscience qu’être une réalisatrice indonésienne était quelque chose de particulier avant de faire mon premier film. Quand je fais un film, je pense à mon film, je ne me dis pas que je suis une femme qui fait un film (rires). C’est quand j’ai commencé à travailler que les gens m’ont mis dans cette case. Ça a ses avantages et ses inconvénients. Par exemple, chaque 21 avril on célèbre le Kartini Day en Indonésie, en honneur à une grande héroïne féministe du pays, et chaque année, ça ne rate pas, un magazine féminin me contacte pour une séance photo avec des vêtements glamour (rires). Moi je suis toujours en jean-baskets, c’est pas vraiment vendeur pour eux ! J’ai l’impression qu’être une femme dans le cinéma reste encore beaucoup focalisé sur l’apparence… alors qu’on ne demande pas systématiquement à un réalisateur de faire des shootings mode (rires). »

Comment est l’industrie du film en Indonésie ?
« C’est encore en développement, on n’a pas vraiment d’aides du gouvernement comme en Europe, de Centre du cinéma… C’est un marché très libre, n’importe qui peut sortir son film perso dans une salle s’il en a envie (rires). »

Qu’est-ce que vous préférez dans votre métier ?
« C’est peut-être cliché à dire, mais ce que je préfère, c’est ce sentiment, quand l’image que je vois sur l’écran est la même que celle que j’avais en tête en écrivant le film. Ça c’est vraiment génial (rires). Parfois c’est mieux, parfois c’est moins bien que ce que je pensais, mais parfois c’est exactement ça. »

Est-ce que ‘Marlina’ est comme ça ?
« La plupart, oui (rires). Certaines scènes sont exactement comme j’avais imaginé. »

 

Notre avis

C’est un genre de cinéma aussi vieux que le cinéma lui-même : le western, qui a connu son heure de gloire au milieu du XXème siècle, connaît ces dernières années un nouveau souffle. En effet, beaucoup de films récents en reprennent les codes, mais pour mieux les tordre et les adapter à l’époque contemporaine : voyage initiatique dans ‘Lean on Pete’, critique de la colonisation dans ‘Hostiles’, rapports de classe et de race dans l’Australie de ‘Sweet Country’ (en salles bientôt). ‘Marlina la tueuse’, venu tout droit d’Indonésie, fonctionne comme ça aussi. A travers l’histoire de cette veuve qui voit sa propriété envahie par des bandits, et qui décide de ne pas se laisser faire, la réalisatrice Mouly Surya s’inspire des westerns classiques : des paysages arides, une cow-girl à cheval, une quête de vengeance… des thèmes que la réalisatrice Mouly Surya adapte à sa sauce, notamment en incluant des croyances et traditions de son pays, et une mise en scène au rythme plutôt calme et apaisé. Une sorte de ‘Kill Bill’ mais plus chill, coloré et épicé – et qu’on pourrait aussi qualifier de féministe même si ce n’est pas son but premier. A découvrir sans hésiter !

 

Elli Mastorou

crédit photo : MOOV / PostBills