La Jeune fille et la nuit : La vérité, selon Guillaume Musso

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AFP / JOEL SAGET

«La Jeune fille et la nuit» est bien plus qu’un thriller. Au-delà de l’intrigue palpitante située dans la ville natale de l’écrivain, Guillaume Musso questionne le lecteur sur le rôle du romancier et ses privilèges ainsi que sur les interprétations et vérités de chacun, et les conséquences qui en découlent.

Votre roman, derrière l’intrigue principale, apporte également toute une réflexion sur la littérature en général, et le romancier en particulier. Vous nommez le dernier chapitre ‘Le privilège d’un romancier’, qui est celui du combat contre le réel. Est-ce chez vous un exercice conscient?

«En tout cas, cette idée est venue de la lecture dans un premier temps. Ce qui me plaît dans la lecture, c’est cette possibilité de s’évader du réel et d’être vraiment dans la tête et le psychisme d’autres personnes. J’avais même parfois l’impression d’y entrer par effraction. La lecture a ensuite amené l’écriture. Encore aujourd’hui, l’écriture a la dimension de pouvoir combattre le réel. Ça ne marche pas toujours mais il y a des moments durant lesquels vous avez vraiment l’impression de gagner la partie contre la vraie vie. Ces moments ne durent pas, certes.»

C’est également le cas d’un écrivain de thrillers? L’écriture reste une échappatoire positive de la réalité?

«Oui car vous avez vraiment l’impression de pouvoir corriger la réalité, d’être en position de démiurge et de pouvoir décrire la réalité non pas telle qu’elle est mais telle qu’elle devrait être. Sans que ce que vous décrivez soit forcément tout rose, comme dans ce livre.»

Cela se passe donc plus dans les détails?

«C’est cette idée de Fernando Pessoa: la littérature existe car le réel ne suffit pas.»

Vous n’avez tout de même pas été jusqu’à embellir Antibes, votre ville natale?

«(rires) Non, au contraire. J’avais l’idée de faire en sorte que les lieux que je connais, qui me sont familiers, s’adaptent à la situation et non pas le contraire. Les lieux doivent être décrits pour servir le roman, créer une atmosphère, une ambiance. Ces lieux que je connais par cœur sont devenus un personnage.»

Est-ce plus difficile d’ancrer une intrigue dans un lieu familier que dans un décor totalement inventé?

«C’est vrai que ça m’a un peu paralysé. C’est pour ça que ce n’est que récemment que mes romans prennent forme en France. Mais il faut savoir retourner cette situation pour en faire une force. Ce qui compte, ce n’est pas la réalité. Il faut que ces lieux servent avant tout l’histoire.»

Notre avis
«La Jeune fille et la nuit» est sans aucun doute un des thrillers les plus palpitants qu’a écrit Guillaume Musso. En témoignent non seulement son lancement, considéré comme étant le meilleur de l’écrivain, mais également la vitesse à laquelle nous avons dévoré ce roman.
Ce qu’on aime chez l’auteur français, c’est sa capacité à captiver le lecteur, grâce à une intrigue prenante, tout en apportant une réflexion sur un sujet particulier. Dans ce cas-ci, Guillaume Musso interroge le lecteur sur les souvenirs et les vérités de chacun ainsi que sur le rôle et les privilèges de l’écrivain. Tout en nous baladant entre les années 90 et nos jours grâce notamment à une BO entraînante, il nous fait découvrir sa ville natale, Antibes, ou en tout cas ce qu’il en garde comme souvenirs.
Thomas, son personnage principal, revient sur les lieux de son enfance, dont l’école dans laquelle il a fait ses études et où il a habité en tant que fils des concierges. Dans les années 90, c’est ici que la femme qu’il a toujours aimée a disparu et qu’un meurtre a été commis de ses propres mains. Avec ses amis, Fanny et Maxime, cet événement le marquera à vie. Et si finalement tout cela n’était parti que d’un malentendu, d’une «fausse» vérité?
4/5

 

Vous êtes parti de vos souvenirs pour décrire ces lieux ou vous êtes-vous promené une nouvelle fois dans les rues d’Antibes?

«En temps normal, je pars en repérage et je prends des photos. Il y a deux romans pour lesquels je n’ai pas travaillé de cette manière: c’est Central Park et celui-ci. Mais la raison est plutôt d’ordre personnel. Je n’ai pas pu me rendre sur les lieux, tout simplement. Ces deux romans ont été écrits avec les souvenirs que j’en avais. Pour Antibes, ça tombait bien car je devais partir dans mes souvenirs de jeunesse, dans les années 90. Je pensais en avoir moins mais en écoutant les vieux tubes que j’écoutais à l’époque, tout est revenu. Ce livre, c’était surtout l’envie d’écrire par rapport à mes souvenirs et pas par rapport à un repérage.»

Votre roman traite également des souvenirs et du fait qu’ils ne correspondent pas à ce que l’on a réellement vécu. Thomas, par exemple, s’est construit une image biaisée de Vinca.

«Absolument. Mais il en a totalement conscience. Il sait que l’image qu’il garde d’elle correspond à la Vinca telle qu’il aimerait qu’elle soit. Ce roman est effectivement en creux un portrait de Vinca. On a plusieurs personnages qui nous donnent leur part de vérité par rapport à elle. Ces personnages, pour la plupart, ne mentent pas. Ils racontent leur propre vérité. Mais le tout n’étant pas égal à la somme des parties, la mise bout à bout de toutes ces vérités n’est finalement pas La vérité.»

Un personnage veut coûte que coûte la dévoiler, la «vérité vraie», c’est le journaliste, dont le portrait que vous faites n’est pas très élogieux.

«(rires) Je ne trouve pas. Tous les personnages de ce livre sont animés par une quête, par quelque chose qui les habite. Le journaliste, c’est de faire éclater la vérité. Ce personnage a ses défauts et ses qualités. Mais il est dans une certaine légitimité. Il veut faire éclater la vérité quelles qu’en soient les conséquences. Il s’oppose au romancier dans le sens que ce dernier pense que la vérité n’existe pas. C’est plus une opposition philosophique entre le romancier et le journaliste. Le journaliste a écrit un essai qui se nomme ‘La Jeune fille et la mort’. Le narrateur va écrire quant à lui un livre qui s’appelle ‘La Jeune fille et la nuit’, car la nuit, ce n’est pas la mort et cela laisse la possibilité que Vinca soit encore en vie.»

Chacun de vos personnages a construit sa propre vérité sur une interprétation différente d’un fait ou d’un détail.

«C’est une façon élégante d’élaborer un suspens. Nous n’avons pas la même interprétation des choses et parfois, un petit détail peut changer notre interprétation. C’est cette idée aussi que le prétendu bon vieux temps n’est pas forcément bon pour tout le monde. Je n’ai d’ailleurs jamais aimé cette expression. Tout est nuance. J’aime écrire plusieurs fois une scène et que chaque personnage raconte ce qu’il en a compris. La scène est, à chaque fois, enrichie par une nouvelle interprétation. Chaque personne raconte sa vérité, ce qui fait qu’à la fin, on a un kaléidoscope de points de vue.»

Pour votre précédent roman, nous avions déjà échangé sur les fins ouvertes. Ici, le personnage écrivain imagine la fin telle qu’il aimerait qu’elle existe. Est-ce difficile pour vous de mettre un point final à vos romans?

«Je suis très attentif à ce que va penser le lecteur au moment où il va déposer le roman. Le dernier chapitre est important, c’est la dernière image que le lecteur va garder en lui. En tant que lecteur, je suis parfois un peu triste de terminer un roman. C’est pourquoi j’aime la phrase de Joël Dicker qui dit qu’un bon roman est un roman qu’on regrette d’avoir terminé. Pour celui-ci, les lecteurs ont des avis différents sur ce qui s’est passé. Toutefois, l’enquête est bouclée. Nous avons tous les éléments. Mais un doute subsiste…»

«La Jeune fille et la nuit», de Guillaume Musso, éditions Calmann Lévy, 430 pages, 21,90€