« Everybody Knows » : « Un film à la fois espagnol et universel »

Ph. Memento Films Distribution

Une réunion de famille, une fête, un drame qui fait tout basculer : une semaine après avoir ouvert le 71ème Festival de Cannes, ‘Everybody Knows’ est aujourd’hui en salles. Avec les stars espagnoles Penélope Cruz et Javier Bardem en tête d’affiche, et signé par Asghar Farhadi. Premier cinéaste iranien à avoir gagné l’oscar (‘Une Séparation’), il est de nouveau en compétition pour la Palme d’Or, après ‘Le Passé’ et ‘Le Client’. Metro a eu l’occasion de rencontrer le réalisateur et la célèbre actrice espagnole, venus présenter le film sur la Croisette. Morceaux choisis.

Comment est né le film ?

Penélope Cruz : « Il y a cinq ans de cela, Asghar Farhadi nous a appelés, Javier et moi, pour nous parler de ce projet. Un an plus tard, on a reçu la première version du scénario. L’année d’après, une seconde version plus développée. Ensuite il est venu vivre en Espagne quelque temps, pour s’imprégner de la culture du pays. »

Asghar Farhadi : « Il y a des années je voyageais en Espagne et j’ai entendu parler d’un fait divers tragique. Je me suis dit : ‘c’est la pire chose qui puisse arriver à une famille’. Je me suis vite demandé si un film serait capable de transmettre cela. Mais mon but n’était pas de parler d’un fait divers en soi. Quand vous jetez une pierre dans l’eau, elle fait des ricochets. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la pierre, c’est les ricochets. Pour montrer la réalité intérieure des personnages, j’ai besoin d’une situation de crise. »

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Penélope Vous avez dit que ce rôle était un grand défi pour vous. Pourquoi ?

P.C. : « Parce que mon personnage traverse un événement tragique, avec tout ce que ça implique : désespoir, dépression, colère… Elle a peur de perdre ce qu’elle aime le plus au monde ! Donc jouer ça, je ne vais pas vous mentir, c’était très difficile. Je ne veux pas avoir l’air de me plaindre non plus, mais psychologiquement, c’était éprouvant. Quand j’explore un rôle, je veux aller jusqu’au bout. Et ici on touche un sujet délicat : la souffrance d’un parent qui a peur pour son enfant. Il faut avoir du respect pour les personnes à qui c’est malheureusement arrivé. Donc on ne peut pas faire les choses à moitié, il faut y aller à fond. C’est comme ça que Asghar travaille aussi : il veut vous faire oublier que vous tournez un film. Mais s’il est exigeant, il a aussi une grande sensibilité. Il était toujours gentil et doux, j’étais bien entourée. »

« L’histoire de cette famille, c’est une métaphore de la société »

De quoi parle le film, pour vous ?

P.C. : « Des rapports humains, et du poids du passé et des secrets. L’histoire de cette famille, c’est une métaphore de la société. Pas dans le drame qu’ils vont vivre, mais dans les rapports qu’ils ont entre eux »

Asghar, c’est votre premier film en Espagne et votre première collaboration avec Penélope et Javier. Comment les avez-vous amenés vers votre cinéma, et que vous ont-ils apporté à vous ?

A.F. : « Penélope et Javier avaient vu mes films, ils savaient quel genre de cinéma je fais, et ils avaient envie d’aller là-dedans. On a beaucoup parlé, avant chaque scène, pour trouver un point d’entente commun. Si on n’y arrivait pas, on ne tournait pas. Je leur demandais conseil sur le tournage, et ils m’ont beaucoup aidé à lui donner son identité. Je ne me sentais pas à l’étranger, mais comme si j’étais à la maison. »

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Pour vous ce film est typiquement espagnol, ou aurait-il pu se passer n’importe où ?

P.C. « C’est une histoire très universelle, parce qu’elle parle de nous tous. Mais si vous la déplacez dans un autre pays, certains éléments seraient différents. Il se trouve juste que c’est en Espagne. Et pour le coup je trouve ça super qu’il n’y ait aucun cliché : on oublie que le réalisateur n’est pas Espagnol ! »

A.F. « Si le film était fait en Iran, la nature de l’histoire resterait la même, mais l’apparence serait sûrement différente. En Iran, la notion d’honneur est très forte, par exemple, donc cet élément serait encore plus important que dans ce petit village d’Espagne – où c’est déjà très présent. Mais j’avais vraiment envie d’un film local espagnol. Et en fait, si un film est sincèrement local, il devient universel. »

« J’ai toujours eu un instinct maternel très développé »

Penélope, ce n’est pas la première fois que vous tournez un film avec votre mari…

P.C. : « En fait on a tourné neuf films ensemble, mais on n’a des scènes en commun que dans ‘Jamón Jamón’, ‘Vicky Cristina Barcelona’, ‘Escobar’ (actuellement en salles, NDLR), et celui-ci. Bon, après, on n’a pas prévu de faire ça tous les ans, hein (rires). Ce n’est pas très sain je pense, de faire ça trop souvent. ‘Escobar’ on l’a tourné il y a deux ans et demi, mais dans certains pays il ne sort que maintenant. Mais ce qui est bien, c’est que nos personnages dans les deux films sont très différents, donc on ne se répète pas. »

Asghar, c’est votre troisième fois à Cannes : vous y pensez quand vous préparez un film ?

A.F. : « Pendant un tournage, c’est vraiment impossible de penser à ça. Mais après, quand on me dit que le film va à tel ou tel festival, je suis ravi et mon équipe aussi. Mais je n’aurais pas été déçu s’ils ne m’avaient pas appelé. En tout cas rien n’est joué d’avance ! »

Penélope, est-ce que jouer le rôle d’une mère est différent maintenant que vous en êtes une ?

P.C. : « Je suis sûre qu’à un niveau biologique y a des choses différentes, des choses que je ne saisis plus profondément qu’aujourd’hui. Quand je jouais une mère avant ça, je ne me suis jamais dit : ‘Ah si seulement je savais que ça fait’, parce que j’ai toujours eu un instinct maternel très développé, depuis toute petite. Parce que j’étais la sœur aînée. »

En quelques lignes…

Everybody Knows

Nouvel opus du fascinant réalisateur iranien Asghar Farhadi (‘Une Séparation’, ‘Le Client’), ‘Everybody Knows’ nous emmène dans un village d’Espagne, où une jeune fille est sur le point de se marier. Sa sœur (Penélope Cruz), qui vit en Argentine, s’est déplacée pour l’occasion avec ses enfants. Mais quand un incident perturbe la célébration, l’apparente harmonie de la petite communauté va éclater. ‘Everybody Knows’ est un film sur la rumeur qui court, sur les secrets qu’on croit cachés mais qu’en fait tout le monde sait. Comme à son habitude, Farhadi orchestre un drame humain à partir d’un mystère soudain, et observe comment cela influence les relations entre les gens. Débarrassée des apparats de la star mondiale, Penélope Cruz livre une performance déchirante. A ses côtés, Javier Bardem (alias Monsieur Cruz), et le ténébreux argentin Ricardo Darín, sont d’une égale intensité. Mais c’est avant tout un film d’ensemble (rappelons que Farhadi vient du théâtre), porté par des grands acteurs et actrices espagnols (Bárbara Lennie, Javier Cámara). Concédons que certains aspects forcés du scénario ne rendent pas le film aussi percutant que ses précédents, mais ‘Everybody Knows’ reste un drame psychologique (et un Cluedo) passionnant. (em)

Film : 3/5