Mektoub, My Love d’Abdellatif Kechiche : « Pour nous, c’est un hymne à la liberté »

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Cinéart

Venise – On ne peut pas tout avoir dans la vie. Cinq ans après la bouleversante Palme d’Or de ‘La Vie d’Adèle’, Abdellatif Kechiche présentait ‘Mektoub My Love : Canto Uno’ à la Mostra de Venise. Derrière ce titre à rallonge, un film qui a beaucoup divisé : ode à la jeunesse libre ou clip misogyne plein de vacuité ? On penche pour le second. Kechiche, lui, a refusé les interviews, préférant laisser à ses acteurs le soin de s’expliquer.

 

Comment êtes-vous arrivés sur ce film ?
Ophélie : « Je joue Ophélie, et ce film est ma première expérience au cinéma. Après le bac je suis partie vivre à Montpellier, j’ai fait le cours Florent et quelques castings de figuration, sans succès. Six mois plus tard, alors que je préparais un concours d’auxiliaire puéricultrice, mon téléphone a sonné : on me proposait un casting pour Abdellatif Kechiche…
Shain : J’incarne Amin, le héros du film. Originaire de Montpellier, j’envisageais de devenir ingénieur en travaux publics. Il y a deux ans j’avais passé des essais pour une série mais je n’avais pas été pris. Mais la directrice de casting avait gardé mon numéro, et l’été dernier, pendant que je travaillais comme serveur sur une plage, elle m’a appelé… et voilà. »

Kechiche a la réputation d’être difficile, avez-vous appréhendé le fait de tourner avec lui ?
Shain : « Quand on a vu les films d’Abdellatif Kechiche on ne peut pas dire qu’on ne veut pas travailler avec lui.
Ophélie : Ce n’est pas une question que je me suis posée. »

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Comment s’est passé le tournage, comment avez-vous construit vos personnages ?
Shain : « La première étape d’Abdel, c’était d’apprendre à nous connaître, sans qu’on lise le scénario. Ça lui a permis de réécrire les personnages pour les entremêler avec notre personnalité.
Ophélie : Ensuite il nous a laissé le temps de faire connaissance entre nous.
Shain : Amin et Ophélie se connaissent depuis toujours, donc il y avait une relation à établir avant de commencer à tourner. C’était un travail quotidien avec Abdel, fait de beaucoup de discussions. Ensuite devant des caméras c’est beaucoup d’essais, et puis on tourne pour de vrai.
Ophélie : On a appris à se servir de ce qui fait écho en nous pour jouer : notre personnalité, des gens qu’on connait… »

Le film a été très critiqué par une partie des journalistes pour son regard sur les femmes…
Shain : « Ça me touche directement, puisque le film utilise l’œil de mon personnage pour les regarder. Donc si on dit regard macho, j’ai l’impression que c’est le mien. Mais je ne l’ai pas ressenti comme ça. C’est le regard admiratif d’un jeune homme, il ne fait qu’apprécier. Ils n’ont pas vécu la même chose, tout simplement.
Ophélie : En tant que femme, et actrice du film qui a tourné des scènes de nu, je ne me suis pas du tout reconnue dans cette critique. Ni en tournant, ni en le regardant. Au contraire, je me suis sentie valorisée, sublimée…Abdellatif a veillé à ce que je sois à l’aise.
Shain : Quand on comprend qu’Abdellatif veut nous embellir, on lui fait confiance. »

Filmer des corps nus n’est pas un problème en soi, mais qu’est-ce que le film veut raconter ?
Ophélie : « L’idée c’est que vous vous posiez la question. Qu’est-ce que ça vous fait ? Est-ce que vous vous êtes reconnu ? Ça pose la question de comment un jeune homme de cet âge-là regarde une femme, les jeux de séduction, l’amour, la liberté…
Shain : Le but c’est que les gens trouvent les réponses par eux-mêmes.
Ophélie : Pour moi le film ne se résume pas à l’histoire d’Amine et ses amours. Ça parle de liberté, d’aimer, de vivre, de créer… Pour moi la grande thématique du film c’est : aimez comme vous voulez. Après chacun peut le voir autrement. »

Certains ont dit qu’Amin est amoureux d’Ophélie…
Ophélie : « C’est l’ambiguïté ! A vous de juger (rires).
Shain : C’est sûr, il y a un jeu de séduction, mais aussi beaucoup de fraternité… »

Avez-vous tourné des scènes qui ne sont pas dans le film ? Savez-vous à quoi va ressembler la 2ème partie ?
Shain : « On n’a aucune idée. On a tourné beaucoup, mais seul Abdel dira s’il veut autre chose ou s’il est content de ce qu’il a.… »

Votre scène préférée ?
Shain : « La naissance des agneaux. C’était exceptionnel, à la fois de la faire et de la voir. Ça m’a beaucoup touché.
Ophélie : Je dirais la boîte, parce qu’on est tous ensemble, que c’est la dernière scène qu’on a tournée, on était tous super motivés. J’ai adoré. »

Notre avis

Pour les non-initiés, le cinéma d’Abdellatif Kechiche, c’est des portraits naturalistes maîtrisés, avec des visages jeunes et inconnus, des scènes qui s’étirent dans la durée. Après ‘La Vie d’Adèle’, Palme d’Or 2013, ‘Mektoub’, très librement adapté du roman La Blessure de François Bégaudeau, s’inscrit dans cette continuité. En 1994, le temps d’un été, Amin revient dans son village du Midi de la France, où il retrouve famille et amis : ses parents, son cousin Tony le dragueur, mais aussi la belle Ophélie… Héros du film, Amin est un observateur passif, et quasi tout le film est vu à travers son regard. Et entre deux séances photo d’animaux, ce qui intéresse surtout Amin, c’est le corps des jolies vacancières et les soirées arrosées où elles vont danser. Alors soyons clairs : si on n’a rien contre le fait de filmer des corps féminins, encore faut-il que ce soit justifié. On peut voir dans l’obsession de Kechiche de filmer les fesses de ses actrices une ode à la vie, l’amour, la liberté, ce que vous voulez. Nous on a eu du mal à y voir autre chose qu’un réalisateur doué mais lubrique, qui utilise un prétexte faiblard (le regard d’Amin) pour livrer un film de 3h sans presque aucune histoire. Quelque part entre ‘Les Vacances de l’Amour’ et un film de Rohmer, les aventures d’Amin à la plage nous ont déçu. Le sous-titre présage d’un second volet : à voir si ‘Canto Due’ sera plus convaincant…(em)

 

Elli Mastorou