Andrew Haigh (‘Lean on Pete / La Route Sauvage’) : « Chacun peut se reconnaître dans ce film »

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Présenté en septembre dernier à la Mostra de Venise, ‘Lean on Pete’ raconte l’histoire d’amitié particulière entre un jeune ado un peu paumé, et un cheval pur-sang en fin de carrière. On avait déjà été touché par son film précédent, ’45 years’ un portrait de couple délicat avec Charlotte Rampling, alors on a passé un coup de fil pour discuter avec le réalisateur, le Britannique Andrew Haigh, qui signe ici son premier film outre-Atlantique.

 

Andrew Haigh. Source : cineuropa

‘Lean on Pete’ est votre troisième film, mais avant de devenir réalisateur, vous avez longtemps travaillé comme monteur, notamment pour ‘Gladiator’ de Ridley Scott… Qu’est-ce que ça vous a appris sur le métier ?

Andrew Haigh : « Avant de faire mes films, j’ai passé environ 10 ans à travailler sur ceux des autres : assistant monteur, assistant tout court… Voir tout ce travail en coulisses, ça m’a aidé à savoir quel genre de films je voulais faire. Je savais que je voulais avoir le plus de contrôle possible sur mon travail – quelque chose qu’on perd quand on fait des films à gros budget. Donc je savais que je voulais faire, essentiellement, des films moins chers que ceux-là (rires). Mais au final, petit ou grand film, c’est le même genre de décisions. Et pour ça, c’est très intéressant de regarder un réalisateur travailler, voir à ces décisions sont parfois difficiles. L’angoisse, le stress, le doute, ça m’a fait réaliser que ce sont juste des gens normaux qui essayent de faire leur job (rires) » »

Voir que Ridley Scott est aussi stressé quand il monte son film, ça rassure… !
« Oui, absolument (rires). »

Quelle connexion voyez-vous entre ce film et vos films précédents ?
« Je ne pourrais pas réaliser un film si je n’y trouvais pas un lien personnel avec ma propre histoire. Donc même si je ne vis pas en Amérique, et que l’histoire de Charley n’est pas mon histoire, quand j’ai lu le livre (duquel le film est adapté, NDLR) j’ai été touché par ce qu’il vit, je me suis identifié. Ça parle de sujets que j’ai abordé dans mes films précédents. Les héros de ‘Weekend’, ou Kate (Charlotte Rampling, NDLR) dans ’45 years’, sont des individus aux prises avec leur solitude, qui ont du mal à trouver leur place dans le monde, La stabilité qu’ils ont connue jusque-là est en train de s’effondre, et en gros, ils essayent de passer à la prochaine étape de leur vie. »

Vous avez vécu des moments comme cela ?
« Oui, bien sûr. Mais je pense surtout que c’est un sentiment universel. On est tous à un pas de tomber dans la misère (rires) Toute notre vie, on cherche des choses à faire, des gens avec qui passer du temps, des amis, une famille, un partenaire… pour se sentir moins seuls, tout simplement. C’est ce qui devient notre force motrice. Donc chacun peut se reconnaître dans ces films. »

 

Pour préparer le film, vous avez passé du temps en Oregon…
« Oui, j’ai passé quelques mois là-bas, j’ai été voir les courses de chevaux, rencontré des jockeys et des gens de la profession. C’est un univers qu’on connaît mal aujourd’hui, et ils ont un sens particulier de la communauté, ils font ça depuis des générations. J’ai fait un road-trip dans la région, j’ai écrit la première version du scénario dans des chambres de motel… Non seulement j’ai eu beaucoup de chance de pouvoir faire ça et j’ai adoré, mais ça m’a en effet beaucoup aidé à mieux comprendre mieux l’univers de l’histoire. »

Un mot sur l’acteur qui joue Charley, qui s’appelle aussi Charlie…
« Dès son audition, on a vu qu’il était très bon. Il est très mature pour son âge, et il a abordé le personnage d’une manière très réfléchie et sensible. C’est ce que je voulais : pas le jeune ado américain cliché, mais quelqu’un avec un côté un peu innocent. Charlie était parfait pour ça. »

On imagine que le voir gagner le prix du jeune acteur à Venise a dû être une belle récompense…
« Oh oui, absolument, et il était tellement heureux, ça faisait très plaisir à voir. Je pense qu’il a un futur très prometteur. Il sait déjà le genre de films qu’il veut faire. »

Comment Steve Buscemi (‘Reservoir Dogs’, ‘Fargo’, ‘Boardwalk Empire’) est-il arrivé sur le film, et est-il aussi drôle quand la caméra est éteinte ?
« Oui, absolument (rires). On lui a envoyé le scénario, et ça lui a plu. C’est quelqu’un de très intelligent, et qui a très bon goût : il suffit de regarder son CV ! Quand on pense à ses rôles, on imagine quelqu’un d’excentrique, mais en fait pas du tout ! Il est très calme, très respectueux… C’est vraiment un gars adorable. C’était génial de travailler autant avec lui qu’avec Chloe Sevigny (‘Boys Don’t Cry’, ‘American Psycho’), une actrice qui m’a toujours fasciné. Et elle a trouvé sa place très facilement, et c’est ce qui me plaît chez elle : elle arrive à être crédible partout, même en jockey d’Oregon ! »

Notre avis

Décidément, les animaux ont la cote dernièrement. Après un jeune garçon qui cherche son chien dans le film de Wes Anderson sorti la semaine dernière, et l’histoire du cow-boy désabusé dans ’The Rider’ (toujours en salles), cette semaine ‘Lean On Pete’ nous parle l’histoire d’un garçon et de son cheval. Quand on est jeune et qu’on se sent seul dans la vie, quoi de mieux qu’un animal de compagnie ? Si c’est un thème souvent vu au cinéma, ‘Lean On Pete’ le renouvelle avec fraîcheur et une certaine mélancolie avec l’histoire de Charley. Ado américain qui se retrouve seul du jour au lendemain, il trouve un petit boulot chez un entraîneur de chevaux (Steve Buscemi). Là, il s’attache à Lean On Pete, un pur-sang en fin de carrière. Ensemble, ils traversent les contrées de l’Ouest américain, et à travers leur regard, le cinéaste Andrew Haigh nous emmène aux confins d’une Amérique oubliée, qu’on ne voit pas souvent au cinéma. Un voyage initiatique plein de grâce, porté par Charlie Plummer, un jeune acteur charismatique et prometteur.

 

Elli Mastorou