Bénabar: «Je me suis remis en question jusqu’à la fin»

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Ph. Fifou

Scénariste, acteur, réalisateur, compositeur… Bénabar a plus d’une corde à son arc. Malgré tout, son cœur reste à la chanson. Après 20 ans de carrière, trois victoires de la musique et trois millions de disques vendus, l’artiste fait le bilan. Une mise au point nécessaire dont résulte un huitième album au nom pour le moins évocateur «Le début de la suite». Un recueil de chansons qui se veut résolument optimiste et tourné vers le futur. Une manière de continuer à divertir son public tout en restant fidèle à celui qu’il est aujourd’hui: un homme de 48 ans qui vit dans le présent.

Vous avez pris quatre ans pour sortir ce nouvel album. Vous aviez besoin de prendre du recul?

«Ces quatre ans, c’était vraiment du boulot. J’avais vraiment envie de ne pas faire comme avant et surtout de ne pas faire un album pour faire un album. Je voulais évoluer mais je ne savais pas trop dans quel sens. En tout cas, je suis content du travail fourni.»

Pourquoi cette volonté de changement?

«J’ai eu vraiment le sentiment sur le dernier album, qui compte beaucoup pour moi d’ailleurs, d’avoir fini un cycle. Je ne voulais pas me répéter et tricher avec moi-même et avec le public.»

Par où commence-t-on quand on reprend à zéro?

«Par les chansons elles-mêmes tout en restant très vigilant. J’ai fait trois maquettes que j’ai à chaque fois jetées, dont deux avec des réalisateurs différents et une tout seul. J’ai consacré du temps à ce boulot de recherche mais sans pression et sans souffrance. Je n’avais pas la peur de la page blanche. À un moment, je me suis même dit que je n’allais pas faire cet album maintenant. J’étais assez étrangement serein et dieu seul sait que ce n’est pas mon genre.»

C’est pour cela que vous avez réalisé l’album dans un petit village près de Bordeaux chez Mark Daumail du groupe Cocoon, loin de l’agitation de la ville?

«Exactement, on a travaillé le gros de l’album dans une ambiance très amicale et fraternelle. Avec Mark Daumail, on avait un peu le même profil bien que lui fasse plutôt de la pop anglo-saxonne. On a vraiment beaucoup bossé, on s’est posé plein de questions. Je me suis remis en question jusqu’à la fin de l’enregistrement de la dernière voix.»

Après 20 ans de carrière, c’était une remise en question nécessaire?

«Je crois. Même si je ne l’avais pas senti comme ça sur le moment. À 48 ans, presque huit albums et 20 ans de carrière, je me suis dit que ça ne pouvait pas être comme avant et qu’il ne fallait pas que je coure après une jeunesse envolée.»

Le temps qui passe, c’est quelque chose qui vous travaille?

«Non, ça m’émeut parce que l’on voit grandir les enfants et vieillir les parents. Le fait de vieillir, je trouve ça très naturel. Mais dans les médias et les maisons de disques, il y a comme une prime à la jeunesse.»

L’album véhicule un esprit très positif en invitant à oublier le passé et à se tourner vers le futur.

«Oui c’est venu comme ça l’envie d’aller de l’avant et d’être optimiste, pour moi qui suis plutôt pessimiste.»

Vous étiez pessimiste?

«Je le suis encore pour être franc mais j’en ai marre. C’est l’histoire d’un pessimiste qui en a marre d’être pessimiste, c’est un peu ça le pitch de l’album. Comme dans la chanson ‘Feu de joie’, il faut savoir identifier les choses qui nous font du mal.»

Vous les avez identifiées?

«En partie, je crois. En tout cas, je commence à y arriver. Mais, c’est un album qui ne parle pas du tout de moi, il n’y a pas de chansons d’amour ou de rupture. Ce qui est quand même très très rare pour un chanteur français (rires).»

C’est un album thérapie pour vous?

«Je ne crois pas trop que la musique soit une thérapie mais ça permet, en tant que musicien, de faire des tournées uniques et d’avoir cette vie-là. S’il n’y avait pas mes chansons, ça ne changerait pas grand-chose. Il y a quelques titres qui sont en effet indispensables au monde entier mais il faut être lucide. Je dis ça sans aucune souffrance mais je crois plus au côté divertissant de la chose.»

Dans la chanson ‘Le Destin’ vous dites ne pas croire à la providence.

«Je crois fermement que le destin est un faux truc. C’est quelque chose utilisé par les dominants pour dominer. Par ceux qui ont intérêt à laisser planer cette ombre du destin pour protéger leur place au soleil. J’en parlais justement avec une petite fille. Je lui disais qu’elle pouvait devenir présidente de la République même s’il y a des gens qui diront qu’elle ne peut pas parce que ses parents ne font pas de politique ou n’habitent pas Paris. C’est en ça que je suis contre le destin.»

Du coup, vous n’avez aucune idée d’où vous vous trouverez dans dix ans?

«Comme vous pouvez le constater (dit-il en montrant ces multiples bracelets), je suis pas mal grigris. Je suis superstitieux donc je ne me projette pas, je vis au jour le jour.»

Le titre ‘Chevalier sans armure’, qui parle des enfants à l’hôpital, était depuis longtemps dans votre tiroir. Pourquoi avoir décidé de le sortir maintenant?

«Oui, je l’avais enregistré pour l’album précédent mais je ne l’avais pas mis au final parce que je la trouvais trop dans le pathos, et ce n’est pas ce que je voulais. Cette chanson est vraiment optimiste pour moi mais quand on aborde un sujet aussi lourd que ça, il faut faire attention à la manière dont on le fait.»

Vendeuse, vigile, marathonien, chauffard, vous dépeignez vos personnages de chansons comme dans un film. C’est un peu votre passé cinématographique qui vous rattrape?

«Je crois, oui. Le côté description, le choix des personnages, des deuxièmes rôles… Pour le coup, c’est vraiment très cinématographique.»

La comédie et la musique semblent indissociables pour vous.»

«De plus en plus, en effet. Je n’ai pas le sentiment de changer de métier en faisant du théâtre. C’est un autre exercice mais c’est assez proche. C’est pour ça qu’il y a une grande tradition de chanteurs-acteurs, d’Yves Montant en passant par Marc Lavoine ou Brel. Par contre, je suis conscient de ne pas pouvoir tout jouer contrairement à un vrai acteur. Je reste un chanteur qui joue la comédie».

L’album sera disponible à partir du 30 mars. Bénabar sera en concert le 15 décembre au Palais 12 Theater.