L’Afghanistan repense ses raisins pour séduire à l’internationale

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AFP / S. MARAI

Rebondi et jovial, l’homme trône au sommet d’une pyramide de raisins secs, à l’ombre du séchoir ancestral auquel il tient beaucoup. Mais pour valoriser ce trésor de l’Afghanistan, les producteurs sont poussés vers des méthodes plus rationnelles.

Abdul Jalil Gulzar vante la fraîcheur et l’aération de sa « keshmesh khana », la « maison de raisin » construite par son père, dans laquelle les grappes sèchent sur des espaliers de cordes et de branches, au milieu de l’ail et du foin.

Mais il admet que ce cube de terre percé de meurtrières laisse passer autant le vent que la poussière. Un handicap pour les marchés extérieurs et un frein pour le revenu agricole, alors que le raisin sec, qui sèche encore sur les toits ou à terre, au soleil, est le premier produit agricole d’exportation.

Gonflé et juteux frais, ou séché et fripé, le raisin est chez lui en Afghanistan: du nord au sud, à l’exception des hauts plateaux, on y a recensé près de cent variétés.

Effondrement de la production

Avant l’invasion soviétique fin 1979, l’Afghanistan assurait à lui seul 10% de la production mondiale de raisins secs. Aujourd’hui, c’est 2 à 3% à peine, et si le pays se maintient parmi les dix premiers producteurs mondiaux, il se place toutefois loin derrière la Turquie, les Etats-Unis ou l’Afrique du Sud.

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Dans le district de Dhi Sabz au nord-est de Kaboul, les vignes ont mauvaise allure: ici tout le monde « fait » du raisin, mais les feuilles rampent sur le sol en un fouillis de gros buissons désordonnés.

« C’est sûr qu’une bonne taille et des paliers amélioreraient les rendements » relève Abdul Ghafar Ahmadi, conseiller en développement des coopératives horticoles (HCDP) au ministère de l’Agriculture.

L’an dernier, l’Afghanistan a produit 874.000 tonnes de raisin; il en a exporté plus de 111.000 tonnes en frais, mais seulement 15.000 tonnes en sec, toutes qualités confondues, selon les statistiques du ministère.

 

Le transport se pose en obstacle

L’inconvénient pour un produit fragile comme les grappes de raisin, c’est qu’elles arrivent toutes à maturité, donc sur le marché, en l’espace de quelques semaines à la fin de l’été.

C’est doublement problématique dans ce pays enclavé au cœur de l’Asie centrale, où le principal obstacle au commerce est le transport, provoquant parfois l’effondrement des cours des produits frais qu’il faut écouler au plus vite.

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La seule alternative est alors le séchage, qui s’est naturellement imposé depuis des siècles comme le meilleur mode de conservation – en l’absence de vinification, interdite en République islamique d’Afghanistan.

Le gouvernement et l’aide au développement promeuvent donc des « maisons de raisins » modernes en briques, hautes de quatre à cinq mètres et traversées de paliers métalliques d’où pendent les grappes.

Noircis au soleil

Le séchage prend ici une vingtaine de jours contre six semaines au soleil, explique Hajji Malek Zabed en ouvrant sa « keshmesh khana » pimpante, dans le village de Bakhtyaran. Et l’ombrage qu’elle fournit dispense d’arroser les grains de sorbate de potassium pour conserver leur couleur.

« Avec l’ancien système les grains noircissent au soleil, quelle que soit la variété », reprend Malek Zabed en désignant ses grappes blondes. Avec un « ser » – 7 kilos, l’unité de mesure traditionnelle – il obtiendra 2,5 kg de raisins secs et un meilleur revenu malgré la perte de matière.

Car le raisin frais se vend en moyenne 300 afghanis (4,5 $) le « ser ». Le raisin sec, lui, est vendu plus de 1.000 afghanis le kilo, soit environ 25 fois plus cher. « Ces keshmeshs khanas ont trois vertus: retirer du marché l’excès de raisin frais, imposer des processus de qualité et soutenir les cours et les prix », résume Abdul Samad Kamawi, coordinateur horticulture au ministère de l’Agriculture.

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Malgré ces efforts, les « keshmeshs » afghans (raisins secs) expédiés vers l’Inde, le Pakistan, les Emirats et la Russie peinent un peu à trouver un débouché au-delà de ces pays. Tabasom, l’un des principaux exportateurs afghans, a pourtant mis les grands moyens: ses deux chaînes d’empaquetage, dans la zone industrielle de Kaboul, sont équipées en laser, rayon-X et détecteurs de métaux, en plus du tri manuel.

« Malgré leur savoir-faire, les Afghans ont encore un peu de mal à répondre aux critères européens, de plus en plus draconiens en terme d’hygiène, de traçabilité et de calibrage » avoue un importateur occidental.