François Troukens : «Je voulais raconter comment on fabrique un ennemi public»

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Ph. Olivier Pirard /RTL

Au cinéma, en librairie, à la télé, François Troukens est partout. L’ancien braqueur veut partager le plus largement possible son expérience de malfrat aujourd’hui repenti. Dans le film «Tueurs», il dresse un portrait cru de la violence du grand banditisme. Dans sa BD «Forban», il se lance dans une introspection sur le rôle de la prison et de la capacité de l’homme à se repentir. Avec son association Chrysalibre, il poursuit ce combat sur le terrain. Metro a rencontré un homme engagé, au charisme certain et aux convictions ancrées.

Au cinéma

Dans votre film, vous parlez de ces gamins en prison. Et vous, comment la prison est arrivée dans votre parcours?

«J’ai grandi avec des parents de gauche, ‘radicalisés dans le bio’ comme je dis. Des bobos de Louvain-la-Neuve qui vivaient en sandalettes, et qui du jour au lendemain sont partis vivre dans une roulotte faire de la culture biodynamique. Du coup je me retrouve, gamin, à manger végétarien, et regarder la société de loin, en se disant que c’est mieux de l’autre côté. C’était une époque où les gens mettaient des vestes Miller, du Chevignon… moi j’avais des pulls tricotés en laine, et je voulais ressembler aux autres. Comme un gamin de Molenbeek qui ne peut pas entrer dans une boîte de Waterloo et qui ne peut pas se taper la belle blonde.»

Et ça vous a donné envie de…

«Évidemment. C’est le même schéma: si je veux la belle blonde, il me faut la belle bagnole, le resto chic… Souvent, pour les mecs, la frime c’est pour plaire aux filles.»

Donc une partie de ceux qui basculent dans la criminalité c’est par désir de séduire?

«Ouais, d’être reconnu. La reconnaissance. Le maire de Marseille m’a demandé: ‘Qu’est-ce qu’on peut faire de tous ces jeunes qui trafiquent?’. J’ai dit: ‘Premièrement, dépénalisez les drogues, vous verrez que le trafic va s’arrêter. Deuxièmement, donnez un million d’euros à ces jeunes, vous verrez qu’ils sont intelligents, ils vont lancer leur business, faire du commerce.’»

Ce que dit le film aussi, c’est que le système est corrompu… Et qu’il y a plusieurs niveaux de criminalité. C’est une chose de braquer des banques, comme Valken (interprété par Olivier Gourmet), c’est autre chose de tuer des gens…

«Avec ce film, je voulais raconter comment on fabrique un ennemi public. C’est dire aux gens, à la presse: ‘Ce n’est pas parce qu’on vous dit que c’est lui que c’est vrai’.Comment on en arrive à médiatiser les criminels, comment on arrive à des photos de Mohammed Merah placardées en prison comme si c’était un héros? Valken est un criminel, mais il a des valeurs qui nous ressemblent: il respecte les femmes, les enfants, il ne veut pas la violence, juste prendre l’argent des banques. On entend ça dans tous les piliers de bar: ‘Si je pouvais faire un casse sans tuer personne, sans sang ni violence…’. Ça fait rêver, et moi ça me fait rêver. Vous me demandez comment j’ai commencé: on a tous des bonnes raisons, mais finalement on veut faire quoi? Ressembler aux banquiers. Avoir une belle bagnole, une belle maison, une jolie femme… C’est gagner au Lotto, qu’on veut.»

Suite aux révélations récentes sur les Tueurs du Brabant, le film prend une nouvelle couleur, en se faisant l’écho de l’actualité…

«Et vous savez qu’il y a encore des gens qui refusent! J’ai eu un débat télé avec Christian De Valkeneer, le procureur qui s’occupe de l’affaire des tueries, qui suit la thèse du film. Face à lui, il a des gens, comme le premier président du tribunal de première instance de Bruxelles (Luc Hennart, NDLR), qui disent: ‘Foutaises, il n’y a pas de gendarmes, c’est que du banditisme’. Ah bon? Les mecs poursuivent un type dans un rayon pour le buter? Un bandit, pourquoi il met des balles dans son flingue? Pour tirer si on le menace, ou si les flics arrivent. Mais poursuivre un gamin pour lui mettre une balle dans la tête, comme à Alost en 1985? Ça ne marche pas.»

Pourquoi alors?

«Pour semer la terreur. Stratégie de la tension, comme en Italie. Quand les services secrets italiens avec l’extrême droite mettent une bombe dans la gare de Bologne en 1981, c’est pour quoi? Pour que les gens votent à droite. Et ça, c’est une réalité. Alors dire que ça n’existe pas en Belgique… Les armes des tueurs ont été volées par un ancien flic avec qui j’étais en prison: c’est le personnage de Bouli Lanners dans le film.»

Donc chaque personnage du film est inspiré d’une vraie personne?

«Oui, le procureur aussi par exemple, qui enquête. Il est inspiré du procureur du roi de Nivelles de l’époque Deprêtre. Et le journaliste qui remet en question la thèse du parquet, il passe pour un conspirationniste… Je voulais un personnage comme ça, et aussi une flic. Je voulais que ce soit une femme, et qu’elle soit d’origine étrangère, histoire de tordre le cou aux clichés. À la base Lubna voulait jouer une braqueuse, je lui ai dit: ‘non’! (rires).»

Du coup, elle joue la policière…

«Oui je voulais aussi raconter l’histoire d’une femme qui cherche la vérité, et montrer comment on peut polluer cette vérité, détruire une enquête. Je voulais que cette fille rencontre un voyou, qui l’aide dans cette quête de vérité, mais sans tomber dans le pathos ou l’histoire d’amour. Je voulais aussi montrer qu’on peut faire un film belge passionnant, dynamique… Je pense qu’on peut faire du cinéma populaire intelligent. Ce que les Flamands font déjà!»

Parlez-nous du casting…

«Olivier Gourmet, c’est une Rolls-Royce: un vrai comédien, qui travaille… Kevin Janssens aussi: j’avais envie d’être dans la belgitude, d’avoir des Flamands aussi… Et il ne savait pas parler un mot de français! Je l’avais vu dans ‘D’Ardennen’ et je l’avais trouvé génial, et il a appris français pour le film! Et comme un braquage, un film c’est une longue préparation, il faut préparer chaque petit détail. L’avantage c’est qu’au cinéma tu peux refaire la scène (rires). Le braquage, tu te plantes, c’est la taule ou t’es mort!»

Qu’est-ce qui est plus stressant, le braquage ou le film?

«Le film. Franchement ouais. Parce que ça fait très longtemps que je travaillais dessus, qu’il y avait tellement d’inconnues, c’est un combat permanent… Et t’as beau vouloir te battre seul, c’est une équipe. Donc t’as des soucis de temps, de tournage, qui te tombent dessus… Le braquage, c’est 5 minutes de stress. Le film, c’est 1 an et demi…»

Le film en quelques lignes ***

Frank Valken (Olivier Gourmet) n’est pas un tueur : son truc à lui, c’est les braquages. Mais juste après le casse d’un fourgon blindé avec son acolyte (Kevin Janssens), quelqu’un exécute les témoins présents. Parmi eux, la magistrate Véronique Pirotte (Natacha Régnier), qui enquêtait sur l’affaire des Tueus fous : 30 ans plus tard, un anonyme l’avait contactée avec des nouvelles infos sur le dossier. Soupçonné, Valken a la police aux trousses : Lucie Tesla (Lubna Azabal) mais surtout le commissaire Bouvy (Bouli Lanners), qui le connaît bien… Voilà un thriller belge qui sait de quoi il parle : François Troukens, le co-réalisateur et scénariste, est passé par les braquages et la prison avant de rencontrer le cinéma. Le film est un clair écho aux Tueurs du Brabant, dont les révélations récentes collent étrangement à la trame du film. Intrigant. Le scénario est efficace, et les scènes d’action maîtrisées n’ont rien à envier aux Américains. On salue aussi la présence de personnages féminins, qui ne sont pas là juste pour décorer. De l’action, de l’actu, et Bruxelles sur grand écran : du cinéma francophone belge avec une identité bien à lui. A découvrir ! (em)

 

En BD

«Je pense avec ce livre ouvrir un débat»

Dans «Forban», cette histoire de Frank, un braqueur repenti, réalité ou fiction?

«J’avais envie de nourrir ce personnage de mon vécu forcément, mais c’était impossible de faire une autobiographie dans une bande dessinée. La vie que j’ai est complexe. Ce qui m’intéressait, c’était de raconter comment on entre dans le grand banditisme et comment on en ressort surtout. Je suis un fan de Jack London et de son livre ‘Martin Eden’, sur un marin comme l’auteur. Sur le même principe, ce personnage s’appelle Frank et est braqueur, le reste est fiction.»

Ce récit fonctionne comme une grande réflexion avec la voix-off très présente.

«Cela s’est imposé dès le départ. Le personnage s’adresse à quelqu’un. Il fallait que ce que dessine Alain Bardet, l’action, soit jugé par le personnage. C’est une introspection, un regard en arrière, un grand flashback. Le livre de Jack London fonctionne de la même manière.»

Frank dit avoir cru en des idéaux, d’être une sorte de Robin des Bois en piquant l’argent aux banques. Avez-vous ressenti ça?

«On se sent comme ça. On se cache, on légitime la violence. ‘J’ai le droit de prendre l’argent en banque parce que ce sont de gros connards, qui sont responsables de notre dette’, me disais-je. en même temps, c’est un peu vrai. Le plus gros hold-up, c’est la Générale de Banque ou la Dexia. Mais le personnage comprend au final qu’il n’est pas un révolutionnaire, mais un égoïste qui cherche à s’enrichir et s’ouvrir un horizon. Il comprend qu’avec la plume il va pouvoir se réconcilier avec la société et contribuer à ce qu’elle change. C’est cela le livre que vous avez entre vos mains. J’espère que les gens qui le liront auront une réflexion sur le monde carcéral et la société. Je pense avec ce livre ouvrir un débat.»

Votre actualité chargée -BD, film, émission télé…- poursuit-elle ce seul objectif quel que soit le support?

«C’est une manière de parler de certaines injustices à travers l’artistique. C’est là ma mission d’auteur. J’essaie de contribuer avec mes échecs de vie, d’en faire une force.»

La BD en quelques lignes *** 

C’est l’histoire d’une escalade, de simple convoyeur à braqueur. Et alors la tension monte, le risque grise, et l’on tire. Avec à la clé, les belles voitures, les montres qui scintillent, les belles femmes. La vie de rêve qui se termine toutefois en prison pour Frank. Commence alors une réflexion, sur sa propre destinée et sur le rôle du milieu carcéral dans la récidive. Il est aussi la clé d’une résilience et d’une reconstruction. François Troukens s’inspire de son histoire pour nous offrir un récit pétaradant sous le trait du dessinateur Alain Bardet. On ne doute certainement pas de la bonne intention, mais on a parfois l’impression que chacun en fait trop de son côté. La voix-off introspective, omniprésente est parfois pontifiante. La mise en scène en noir et blanc vient alors casser par une surenchère d’effets, certes au style affirmé. Le récit est intéressant, se lit sans déplaisir. Il lui manque un chouia de retenue sur les deux niveaux pour que la sauce prenne et nous convaincre à 100%. (nn)

« Forban », de François Troukens et Alain Bardet, éditions Le Lombard, 112 pages, 17,95 € 

 

En télé et sur le terrain

« Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, je suis idéaliste »

Ce vendredi soir, RTL-TVi diffuse un portrait de vous avec Jean-Michel Zecca…

« Sans le côté populiste, c’est l’occasion de voir comment se passe la vie d’artiste aujourd’hui, comment j’ai évolué. On va aller dans différents endroits où le film est passé, à la Mostra de Venise évidemment, mais aussi en taule parce que j’ai projeté le film en avant-première dans une prison. C’était important pour moi, je tenais à montrer aussi à des jeunes que c’est possible, qu’on peut passer par la case prison, et rebondir, même si on a touché le fond. »

Le reportage parle donc aussi de la réinsertion…

« En partie. Avec mon association Chrysalibre, avec laquelle je milite contre le radicalisme haineux – et non pas religieux – qui se propage dans les quartiers ou dans les prisons, et je pense qu’on peut lutter contre ça grâce à la culture. Je pense qu’un ado qui lit un livre, ou qui regarde un film, peut à un moment donné réfléchir sur lui-même, et son parcours. Aujourd’hui on a énormément de jeunes en prison, et la prison c’est le cancer de notre société. Ils  sont largués, et ont envie de se venger. J’ai compris ça quand j’étais à la prison de la Santé, en France. Je m’occupais de la bibliothèque, et je demandais à des éditeurs de nous envoyer des livres, comme par exemple le dernier Houellebecq. Les gens se l’arrachaient ! Pourquoi ? Parce qu’on en parlait à la télé, à la radio… Du coup, les gars en parlaient à leurs copines, leurs mères, autour d’eux. »

La culture, outil de réinsertion sociale ?

« Évidemment. Nier ça, c’est ne pas croire à l’individu, à la société, à la vie. Je pense qu’un film peut redonner du sens à la vie. »

C’est optimiste…

« Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, je suis idéaliste : je crois au changement. Parce que je l’ai observé. Je suis tellement idéaliste que je pense que même un jeune radicalisé peut devenir un jour maître de conférences sur la dé-radicalisation ! »

Jusqu’où on peut discuter ? À partir de quand le dialogue est possible si l’autre refuse d’entendre ?

« Alors là il n’y a rien à faire. Là on rentre dans un autre débat, mais je suis pour une prison plus dure et plus juste. Je pense qu’un jeune en prison doit rester dans une cellule, mais que la prison soit aussi un endroit avec un psy, un éducateur, tout ce qu’il faut pour le faire réfléchir à réintégrer la société. À un moment donné, ce qui t’arrive c’est de ta faute : tu fais partie de la société, comme toi et moi. La refuser, c’est s’en exclure. Le problème, c’est qu’on les met dans une cage, et qu’on les oublie dedans. »

C’est pour ça que vous proposez de leur donner des livres ?

« Il n’y a pas de culture dans les prisons, à part quelques associations. Dans les pays scandinaves, ils ont repensé le système d’éducation. Le prof est responsable de l’élève, et on cherche tous à avancer ensemble. Le dernier de classe peut aider le premier… Moi je donne des cours, je fais des ateliers avec des jeunes en prison. »

Et ça marche ?

« Mettre des éducateurs en prison ? Évidemment ! Je crois en la réconciliation de la société, à des jeunes qui peuvent se remettre en question – à condition d’être bien accompagnés, par des gens qui leur expliquent qu’ils ont tort. Quand il y a un attentat et que les mecs applaudissent, leur dire que c’est peut-être leur propre mère… »

Elli Mastorou et Nicolas Naizy

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