Dodier: « Jérôme K. Jérôme Bloche est un intuitif »

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L’enlèvement de la fille d’un industriel local pousse Jérôme K. Jérôme Bloche  à revenir dans son Bergues natal. Dans «Le couteau dans l’arbre», Alain Dodier, le paternel du détective, profite de sortir de Paris et d’approfondir la mythologie de son héros au chapeau.

 Pourquoi Jérôme revient-il dans le Nord?

Ph. Dupuis

«C’est toujours l’argument qui me guide. Après beaucoup de recherches, j’avais dans mes carnets l’idée d’un père qui fait porter à son fils une culpabilité dont il est lui-même responsable. Le problème est toujours d’introduire Jérôme dans une enquête, un tissu social. Je voulais absolument retourner dans le Nord, Dunkerque plus précisément, et son port que j’ai sous les yeux quand je travaille (Dodier vit dans les Hauts-de-France, NDLR). Mais je n’y suis pas arrivé. S’il devait être là, autant qu’il retourne à Bergues dans sa famille. Je l’ai donc fait appeler par son oncle qui lui parle de cette affaire impliquant son patron.»

Cela sème d’autant plus le trouble dans son propre entourage, avec en fond l’aspect paternaliste de l’industrie du Nord.

«L’oncle est tout dévoué à son patron. D’une manière générale, les hommes ne sont pas à leur avantage dans cette histoire. Seules les femmes voient juste. Elles semblent ne pas céder aux artifices des conventions sociales.»

Et Jérôme, se laisse-t-il embobiner?

«On ne sait jamais très bien ce qu’il se passe dans sa tête. Moi non plus d’ailleurs. On a plutôt l’impression qu’il se laisse balloter par les événements, mais jamais de manière passive. Il recueille les choses comme un bouchon dans le courant. Je pense que c’est un intuitif. Il brusque rarement les choses, il les épouse.»

En quoi les décors sont primordiaux dans l’histoire?

«J’imagine l’histoire et après je cherche les lieux qui la servent. Il se fait que ces lieux influent sur l’histoire. Mais les lieux apportent avant tout une ambiance. Le fait de parcourir ces lieux précise la scène ou en crée d’autres.»

Encore une fois, vous usez magnifiquement du clair-obscur, peut-être davantage visible dans les originaux en noir et blanc. Votre marque de fabrique avec une plus grande synthèse du trait?

«C’est un peu l’ambiance du polar. Mais je m’arrange toujours pour que l’histoire se déroule en hiver. Le soleil se couche tôt. Les intérieurs aussi me permettent de mettre du noir. Mais il est toujours justifié. C’est du noir profond parce que personnellement, je n’aime pas les hachures. J’étais plus baroque à l’époque. Je jouais peut-être avec trop d’effets inutiles. Aujourd’hui, je suis plus zen et trouve moins la simplicité d’en mettre.»

Nicolas Naizy

En quelques lignes

Retrouver Jérôme K. Jérôme Bloche, c’est retrouver tant un détective tranquille auquel on est attaché qu’une réalité sociale forte. Dodier nous plonge cette fois dans une économie un poil désuète du Nord de la France, où les patrons sont à la fois bienveillants et tout-puissants. l’auteur parvient à allier enquête de mœurs et plongée dans les souvenirs d’enfance du héros. Mystère et émotions se joignent avec une grande maîtrise graphique qui surgit là où on ne l’attend pas. Le temps coule paisiblement, le ciel est bas et les secrets demeurent dans le silence. Maître du contraste, Dodier nous charme une fois de plus par ces drames du coin de la rue, ceux du quotidien, où l’humanité de Jérôme fait mouche.

«Jérôme K. Jérôme Bloche – t. 26: Le couteau dans l’arbre», de Dodier, éditions Dupuis, 60 pages, 12€ ****

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