Il n’y avait qu’une télé, c’était Téléchat

1083
Ph. France 2 / Aligator

Vous avez entre 30 et 40 ans, il y a de fortes chances que vous vous souvenez de «Téléchat». L’émission imaginée par Roland Topor renaît dans un album souvenir rendant hommage à l’inventivité de cette émission pour enfants… mais pas seulement.

Le 3 octobre 1983, débarque sur Antenne 2 ce que l’on pourrait vraiment qualifier d’OVNI télévisuel. «Il n’y a qu’une télé, c’est Téléchat», annonce le générique et il ne se trompe pas. À la fin du premier épisode, on se dit qu’on n’avait jamais vu ça. Rappelez-vous, un JT présenté par deux marionnettes, un chat et une autruche, déroulant pendant cinq minutes les heurs et malheurs des objets qui nous entourent avec reportages, interviews et duplex. Et il en sera de même pendant 234 épisodes.

La touche Topor

Cette émission décalée, on la doit notamment à l’esprit fertile de Roland Topor (disparu en 1997), mais aussi de la société de production belge Aligator, que dirige toujours aujourd’hui Éric Van Beuren, dernier producteur vivant de l’aventure «Téléchat». Son partenaire en affaires, Henri Xhonneux, et lui-même était allé chercher l’artiste loufoque pour concrétiser leur journal quotidien de la vie des objets. «Roland Topor était un artiste inclassable, c’est d’ailleurs pour ça qu’il n’a pas eu la reconnaissance totale, en France notamment», regrette Éric Van Beuren. «Sculpteur, peintre, auteur de chansons de variétés, scénariste du dessin animé primé à Cannes ‘La planète sauvage’, il a tout fait. Et même dans la peinture, il a touché à tous les styles. C’est le seul génie que j’ai rencontré.»

Roland Topor en 1990 – Ph. EPA

Au fil des épisodes de «Téléchat», ses auteurs vont développer une imagerie et un vocabulaire qui détonnent. Les plusieurs degrés de lecture réunissent parents et enfants autour du programme resté culte aujourd’hui. Groucha, avec son bras perpétuellement plâtré, et Lola sont devenus des stars vintage pour les quarantenaires, qui ont aussi connu le duo de journalistes, composé de Marie-Laure Augry et Yves Mourousi, les stars du JT de la mi-journée sur TF1, et dont «Téléchat» s’est inspiré.

Derrière le slogan «La série faite à la main et au beurre d’anchois», se cache le professionnalisme mais aussi une certaine idée d’un artisanat télévisuel. Il fallait offrir autre chose que le «Muppet show». Les marionnettes à taille humaine sont une spécificité mais aussi cette formidable trouvaille des «gluons», ces particules-témoins du ressenti des objets qui nous entourent. Dans «Téléchat», on se moque de tout, de la publicité aux feuilletons stupides.

Audace

Au-delà de l’audace de ses auteurs, ajoute Éric Van Beuren, il fallait aussi le courage d’une programmatrice, celui de Jacqueline Joubert, alors directrice des programmes jeunesse de la 2e chaîne publique française. «On n’était pas dans cette époque du ‘politiquement correct’. Il y avait moins de chaînes mais aussi plus de pouvoir des responsables d’unité de programmes. Jacqueline osait prendre des risques, elle savait qu’elle n’allait pas ‘sauter’. Aujourd’hui, les directeurs se protègent sans arrêt.»

À la question de savoir si «Téléchat» pouvait exister aujourd’hui, beaucoup répondent que le paysage a tellement évolué qu’il est difficile de l’imaginer. Avec ce paradoxe dingue: les chaînes foisonnent mais les tons se lissent et se copient laissant de moins en moins d’espaces à un imaginaire décalé que «Téléchat» et ses créateurs avaient pu cultiver.

Cette culture d’un certain surréalisme se voit développé en images dans un ouvrage qui nous montre les coulisses de cette aventure qui s’est arrêtée en 1986. Mais elle reste bien vivante dans les mémoires de la télévision, dans celle du journaliste français Philippe Vandel. Dans sa préface, il rend hommage à un «programme qui s’attaquait aux coulisses, qui faisait tomber les murs».

Nicolas Naizy

«Téléchat», d’Éric Van Beuren et Laure Boyer, éditions Tana, 160 pages, 24,95€