Enrico Marini s’empare de Batman

167

C’est un des événements BD de l’année. Enrico Marini («Les aigles de Rome») a eu l’immense honneur de faire son Batman. Un rêve de gosse que le dessinateur remporte haut la main. Le premier tome de ce diptyque, où le Joker est plus terrifiant que jamais, est vertigineux.

Dessiner Batman, c’est une chance comme une sacrée responsabilité. Qu’est-ce que cela représentait pour vous?

Enrico Marini – Ph. Dargaud / C. Gabriel

«C’était un rêve d’enfant avant tout. Je n’y pensais pas vraiment. Et tout d’un coup, j’ai retrouvé des souvenirs. Dans les années 80, Batman m’avait marqué, que j’ai continué à lire par la suite. Ensuite sont arrivés les films. Tim Burton m’a d’ailleurs inspiré en partie. Déjà son imagerie et celle de son designer m’avaient inspiré pour ‘Rapaces’ (une série scénarisée par Jean Dufaux, NDLR), en plus de villes comme New York ou Chicago.»

Ce diptyque est sous-titré «The Dark Prince Charming». «Dark», Batman est-il avant tout un personnage sombre?

«C’est ce qu’il est depuis le début. Il portait aussi un flingue à sa création, il tue. C’est un cow-boy habillé en chauve-souris. C’est dans les années 60 qu’il est devenu plus coloré, plus ‘pop’, un peu ridicule même. J’ai été fort influencé par les dessins de Neal Adams et Dick Giordano. Ils en ont fait un personnage élégant qui utilisait la nuit et l’ombre pour faire peur aux criminels. ‘Dark Knight’ de Frank Miller a bien sûr marqué toute une époque. Il y a tellement de styles différents. Et comme eux, je pouvais sortir de la production de comics habituelle.»

Vous avez articulé le personnage de Bruce Wayne entre sa soif de justice et sa vie de playboy dissolue, qui est ici utilisée contre lui.

«Bruce Wayne et Batman sont la même personne mais chacun a bien son rôle. Le Joker s’adresse bien ici à Bruce Wayne, davantage qu’à Batman. Il ne l’intéresse pas dans cette histoire. Le Joker a besoin de Bruce Wayne. J’ai essayé d’humaniser le personnage de Wayne en le montrant avec ses faiblesses. Quand une mère vient lui présenter un enfant comme étant le sien, il reste distant. Lui a des priorités: combattre le crime. Que des avocats s’occupent de régler ce détail.»

Le Joker, Catwoman et Harley Quinn figurent au casting. Ces personnages étaient-ils essentiels à vos envies de dessin et d’histoire ?

«DC Comics (l’éditeur américain de Batman et de Superman, NDLR) m’a ouvert son ‘coffre à jouets’ et m’a laissé faire. Cela reste un duel psychologique entre Batman et le Joker. La petite fille enlevée est le motivateur de Batman. Catwoman et Harley sont des bonus mais ne sont pas là par hasard. Les deux femmes veulent la même chose, ce fameux diamant. On voit deux couples s’affronter. Je voulais cet équilibre dans l’histoire.»

«DC Comics m’a ouvert son coffre à jouets et m’a laissé faire»

Le cas du Joker relève de la psychiatrie. Est-ce en cela qu’il fascine?

«Il peut faire ce qu’il veut. Il n’a pas de limite. Libre, coloré, exubérant, jouissif, c’est un malade, un psychopathe, un monstre. Batman est plus sombre et plus intériorisé. Il observe des règles. Le Joker est prêt à s’amuser quitte à se suicider avec Batman.»

Dans le dessin, on sent une envie de faire du spectaculaire, avec de l’action mais aussi de formidables vues sur la ville (cf. illustration ci-dessus). Quelle était votre volonté?

«Quand je peux, j’aime placer d’abord le personnage dans le décor. Je voulais montrer ma version de Gotham, ses dimensions. Cela montre l’ampleur de la tâche de Batman. C’est immense et il est seul. On a l’impression que sa mission est impossible. C’est en cela qu’il est un personnage tragique. Il n’y pas de Justice League, pas de Robin, etc.»

Presque prisonnier de cet univers urbain, Batman reste-t-il une analyse des maux des grandes villes américaines?

«Oui, quand il ne doit pas combattre des mutants ou d’autres personnages fantastiques. Les histoires de crime le présentent avant tout en détective. C’est là l’essence de Batman. Pour cette architecture verticale, j’ai pris plein de photos de villes comme Chicago et New York.»

Le comics américain a fait exploser le gaufrier de la BD franco-belge. C’est une rencontre.

«Oui et cela a déjà été déjà fait avant. Des auteurs comme Frank Miller ou des dessinateurs comme David Mazzucchelli n’auraient pas fait ce qu’ils ont fait sur Batman sans avoir ouvert de mangas, apprécié des dessins de Mœbius. C’est un échange.»

Nicolas Naizy

Vous pouvez admirer les superbes planches d’Enrico Marini au cœur de la très intéressante exposition «L’art de DC. L’aube des super-héros» au musée de l’Art ludique à Paris (métro Gare d’Austerlitz) jusqu’au 7 janvier. Une visite familiale idéale pour les fêtes de fin d’année !

En quelques lignes

Revoilà le Joker qui vient tourmenter Batman et celui qui se cache sous le masque de la chauve-souris Bruce Wayne. Une petite fille a disparu, la présumée fille du milliardaire. Qui viendra la sauver? Le père putatif ou le justicier de la nuit? Quelle chance pour Enrico Marini d’être seule à la barre d’une aventure de cette légende de la pop culture, avec la responsabilité que cela implique. L’artiste peut dormir tranquille, le pari est remporté haut la main. Le dessinateur fait littéralement plonger le héros dans le gouffre d’une ville sans horizon (sinon vertical) ni espoir pour l’humanité. Ses personnages sont au cordeau et les scènes d’action d’une virtuosité graphique léchée, un sentiment renforcé par l’utilisation de la couleur directe. Même si son scénario n’est pas le plus complexe de la licence, son utilisation du vocabulaire de la série est maîtrisée et la psychologie/psychiatrie des personnages sert avant tout une histoire d’une lutte jamais manichéenne du bien contre le mal. Suite et fin dans quelques (longs) mois.

«Batman – The Dark Prince Charming 1/2», d’Enrico Marini, éditions Dargaud, 72 pages, 14,99€ ****

SHARE