‘Jeune femme’: Un très beau premier film signé Léonor Serraille

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Ph. D. R.

Les jeunes femmes ouvrent la voix et prennent de la place, dans la société comme au cinéma, et ça fait du bien! Film d’ouverture du dernier Festival de Namur et en salles depuis le 1er novembre, ‘Jeune Femme’ raconte l’histoire de Paula, parisienne trentenaire décalée qui flirte avec la précarité. Le film a gagné la Caméra d’Or (meilleur premier film) au dernier Festival de Cannes. Mais quand on s’est assises pour papoter sur la Croisette avec Léonor, personne ne le savait encore…

Alors, avoir son premier film sélectionné au Festival de Cannes, ça fait quoi?

«C’est un choc (rires)! J’ai mis beaucoup de temps à me remettre de l’annonce de la sélection. C’était fantastique, on ne s’y attendait pas du tout. On a présenté le film hier, en présence de l’équipe, et il y avait beaucoup d’émotion.»

Une équipe pleine de jeunes femmes, devant comme derrière la caméra…

«Oui, c’est vrai qu’on avait déjà travaillé ensemble sur le moyen-métrage que j’ai réalisé avant ’Jeune Femme’, donc c’est venu naturellement. Ce n’était pas fait exprès, mais c’est vrai qu’au final, on est pas mal de femmes: chef opératrice, ingénieure du son, monteuse, productrice… C’est normal, c’était les meilleures pour ces postes-là. Mais il y a aussi des hommes (sourire).»

Et après tout le sexisme n’a pas de sexe: les stéréotypes de genre peuvent être reproduits par des hommes aussi bien que par des femmes…

«Bien sûr. L’important c’est qu’au final les femmes puissent s’exprimer, être entendues, soutenues, produites. Qu’elles aient la place pour ça. Après, le reste viendra naturellement.»

Parlons du film, qui commence fort dès la première scène: une porte qui claque sur le nez de Paula…

«Oui, j’avais envie d’attaquer direct sur la crise, de la passer, pour voir ce qui est possible après. Ce début, je l’ai assumé comme quelque chose de chaotique: je voulais que ça commence comme ça, parce que pour elle c’est ça qui se passe. Le chaos. C’était aussi un défi: comment rendre le personnage attachant, alors que voir quelqu’un qui hurle au début, ça ne fait peut-être pas très envie… Mais l’idée c’était de s’amuser de ça, aussi. «Portrait d’une hystérique»? Non! Paula a mille facettes, comme un kaléidoscope, et on va prendre le temps de toutes les découvrir.»

Comment avez-vous choisi Laetitia Dosch pour le rôle?

«Pendant longtemps j’ai écrit sans aucun comédien en tête. Et puis un jour on a reçu les financements, donc on a réalisé que le film allait se faire. J’ai commencé à discuter avec la directrice de casting, et je lui ai dit que je trouvais Laetitia Dosch intéressante dans ’La Bataille de Solférino’ de Justine Triet. J’étais partagée sur le personnage, mais j’avais une curiosité. Je sentais qu’elle avait une fougue totale, une énergie de fou. Surtout, j’avais l’impression qu’elle avait plein de visages différents, et pour Paula c’était fondamental. Des fois elle est gamine, des fois adulte, parfois elle est glamour, parfois pas du tout… Il fallait qu’on puisse aller vers des choses très belles, et moins belles. Laetitia avait cette plasticité.»

Vous avez préparé le personnage de Paula ensemble?

«Oui, avant le tournage on a passé pas mal de temps à regarder des films: ‘Urgences’ de Raymond Depardon, des films avec Patrick Dewaere… On a aussi travaillé la part sombre du personnage, parce que Laetitia est plutôt attirée par la comédie. Elle a une naïveté aussi, qui est extrêmement forte. C’est une grande actrice, et je suis très honorée qu’elle accepte de travailler avec moi. Je ne comprends pas pourquoi on ne la voit pas plus, en fait.»

Le rythme du film est aussi particulier, c’est ce qui fait son charme: le montage est rapide, nerveux, on sursaute. Le rire surgit aussi de ça…

«Pour moi, le montage devait ressembler au personnage. Il fallait qu’il soit organique, qu’il respire comme elle. Qu’il soit tout en ellipses, en surprises. Avec la monteuse, chaque fois qu’on hésitait, c’est Paula et son énergie qui nous aidaient à choisir. Paula nous donnait le la. Du coup le film épouse le personnage, et sa métamorphose.»

Vous avez cité Depardon, je pense aussi à Pialat: c’est des influences?

«C’est sûr que les films de Pialat m’ont marquée. Mais j’ai envie de dire, quel cinéaste ne l’a pas été? Je pense à Cassavetes, aussi. Après il y a du cinéma qui me plaît sans que mon cinéma y ressemble. J’aime beaucoup Bergman par exemple, mais je ne me sens pas inspirée par lui (rires). Niveau influences, je citerais aussi Naomi Kawase, une cinéaste incroyable. Son œuvre fait beaucoup de bien alors qu’elle aborde des sujets très durs.»

Katell Quillévéré, Emmanuelle Bercot, Rebecca Zlotowski, Justine Triet, Céline Sciamma: comment vous situez-vous dans cette jeune génération de réalisatrices françaises?

«Je me sens vraiment très débutante, c’est-à-dire que je suis leur travail, mais je ne les connais pas directement. Je me sens des points communs, dans le sens où on fait des films et qu’on est des femmes, mais on ne se connaît pas plus que ça. Après, on fait chacune un cinéma très différent, et c’est tant mieux. Mais je trouve ça vraiment bien qu’en tout cas il se passe quelque chose.»

 

SOURCEElli Mastorou
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