La Serpe de Philippe Jaenada : Un triple meurtre finalement résolu?

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AFP / JOEL SAGET
 Philippe Jaenada revient avec ce qu’il sait faire de mieux: décortiquer un fait divers et y apporter sa propre analyse. Dans son nouveau roman «La Serpe», l’auteur s’attaque cette fois à l’affaire non résolue du château d’Escoire. Non résolue? Jusqu’à ce que Philippe Jaenada s’en mêle…

Un de vos amis vous demande plus d’une fois de vous intéresser à son grand-père, en vain. Jusqu’au jour où il vous parle d’un crime horrible…

«Ce n’est pas le côté horrible du fait qui m’a incité à écrire. Mais c’est vrai que mon ami m’a parlé de son grand-père durant des années. Toutefois, sa vie telle qu’il me la racontait était trop vaste, complexe avec beaucoup de faits politiques. Je sais que ce n’est pas pour moi ce genre de chose. J’ai besoin de petits dérapages, de petits changements de route. Quand il m’a parlé du crime, je ne me suis pas dit: ‘Ah! Des crânes fracassés et de la cervelle par terre, formidable!’. Je me suis dit que cet événement qui a duré que quelques minutes a changé toute sa vie. De plus, après mes livres sur Bruno Sulak et Pauline Dubuisson, on me demandait souvent quel personnage malchanceux j’allais sauver. Je ne voulais pas devenir la Mère Teresa des causes perdues ou des morts trop jeunes. Donc quand il m’a parlé de ce fait divers, je pensais écrire un livre sur le château, le lieu, etc.»

Au début de vos recherches, vous êtes persuadé qu’Henri Girard, dit George Arnaud quand il devient écrivain, est coupable.

«J’en étais sûr! Il avait été acquitté. Je pensais écrire un livre pour dénoncer l’erreur qui avait été faite. Finalement, je me rends compte qu’après sa libération, de son retour d’Amérique du Sud jusqu’à sa mort, il lutte contre les injustices. Je me suis dit que c’était bizarre qu’un type coupable et pourtant acquitté passe le reste de sa vie à lutter contre ce qu’il estime être une injustice. Mon cheminement est le même que dans le livre: pendant quelques mois, je suis persuadé qu’il est coupable, puis j’ai des petits doutes, c’est pourquoi je décide de me rendre sur place pour lire le dossier.»

Votre ami prenait un risque. Vous auriez pu écrire un livre qui démonte son grand-père.

«Quand il me parlait de lui, il me disait combien son grand-père était un homme formidable. Toutes les fois où nous allions dîner chez lui, jamais il ne m’a parlé de ce crime. C’est seulement au bout de 10 ans qu’il le mentionne! Quand je lui explique que je ne vais pas écrire un livre pour claironner que son grand-père a massacré sa famille, il me répond qu’il pense que ce n’est pas lui mais que si après enquête, j’en suis toujours sûr, je pouvais l’écrire.»

C’est après la lecture du dossier que vous vous rendez compte que ce n’est pas lui.

«Oui, et je trouve même un autre coupable. J’en suis presque convaincu.»

Comme pour l’affaire Pauline Dubuisson, sur laquelle vous revenez plus d’une fois dans votre nouveau roman, il y a une suite après le livre.

«Après la sortie de ‘La petite femelle’, des gens venaient me voir avec de nouveaux éléments, surtout sur l’enterrement de Pauline Dubuisson. Je ne me voyais pas écrire un article. Comme je fais beaucoup de digressions dans mes romans, je me suis dit pourquoi ne pas en faire dans celui-ci aussi avec la suite de l’affaire Dubuisson.»

Dans l’affaire du château d’Escroire, vous pointez donc un coupable. Vous attendez-vous à un retour de flammes?

«Je suis un peu inquiet. C’est pour cela aussi que j’ai pris des pincettes. Au départ, je n’avais pas changé les noms. Quand le service juridique de mon éditeur a reçu le manuscrit, il était épouvanté! Dans un premier temps, il avait même été conseillé de ne pas publier le livre. Mon éditeur a bien voulu prendre le risque. Mais on a pris quelques précautions dont celles de changer certains noms et de ne pas accuser directement. C’est très difficile car à Périgueux, tout le monde connaît cette histoire et elle est aussi relatée sur Wikipedia.»

Même si vous pointez un coupable, vous ne faites pas un horrible portrait de lui. Vous lui trouvez même quelques circonstances atténuantes.

«C’est en écrivant que ça vient. Quand j’essaie de me mettre à sa place, quand je visite sa triste maison, quand j’entends les problèmes qu’il avait, on peut comprendre qu’il y a de la rancœur. Sans rien excuser bien sûr. Quand j’ai décidé d’écrire sur Georges Arnaud, je suis persuadé qu’il est antipathique et que je ne vais pas prendre mon rôle de chevalier. Pourtant au fur et à mesure, il me devient sympathique. C’est comme cela pour tous mes personnages.»

Tous les mois durant lesquels il est en prison, il clame son innocence.

«Au début, il est persuadé qu’on va l’innocenter. Il écrit au juge calmement. À la fin, ses lettres deviennent de cris d’épouvante et de souffrance! Mais le juge s’en fout complètement.»

Ce que vous montrez également dans votre livre, c’est la subjectivité des enquêteurs. Ils ont une idée en tête et n’en démordent pas.

«Il y a une sorte d’incompétence et de maladresse. Et puis parallèlement, il y a carrément de la malhonnêteté. Le juge, je pense que c’est un type de mauvaise foi et pas très doué pour ce métier. Mais le commissaire, c’est autre chose. Quand on voit ses premiers rapports, il est extrêmement précis et objectif. Mais au fur et à mesure de l’enquête, il se met à mentir. Au procès, il dit l’inverse de ce qu’il a écrit. Il avait un coupable et ça arrangeait tout le monde dans la région que ça soit Henri Girard. C’est de la facilité, comme cela arrive malheureusement souvent…»

Notre avis 

C’est avec une grande impatience que nous attendions le nouveau Jaenada. Et nous n’avons pas été déçus. L’auteur nous a sorti un livre de… 648 pages! Après «La petite femelle» dans lequel l’auteur rendait justice à Pauline Dubuisson, une jeune fille accusée d’avoir tué son fiancé, Philippe Jaenada s’attaque à un autre fait divers: le mystère du triple assassinat du château d’Escoire. Bon, accrochez-vous car l’auteur n’a rien perdu de son art de la digression. Et il faudra attendre près de 300 pages pour comprendre (un tout petit peu) ce qu’il veut nous démontrer. Dans ce cas non élucidé, tout accusait Henri Girard, le fils du château. Mais tout ce qui paraît de prime abord trop évident ne convient pas à l’auteur de «La serpe» qui compte bien rétablir la vérité et montrer qu’Henri Girard, devenu écrivain plus tard, n’est pas l’homme ignoble dépeint par les villageois. (mh) 4/5

«La serpe», de Philippe Jaenada, éditions Julliard, 648 pages, 23€