Juliette Armanet, la petite amie de la chanson

Ph. D.R.

Figure majeure de la nouvelle variété française, Juliette Armanet nous a redonné le goût de la chanson. Avec son phrasé clair, sa voix haut perchée, ses textes subtilement décalés et son piano mélodique, la jeune artiste prouve avec son premier album «Petite Amie» que chanter en français peut sonner.

Être «Petite amie», ce n’est pas être fiancée et encore moins épouse. C’est un statut que vous aimez bien?

«C’est sans engagement mais c’est passionnel. C’est naïf tout en étant grave. J’aime l’état du premier amour. C’est adolescent et désuet. J’aimais bien l’idée que ce soit hors de toute notion de couple et de normativité amoureuse. C’est un âge où on fétichise tout: un foulard, un parfum… L’âge du romantisme midinette. Le premier amour reste toujours un mythe.»

«Cavalier seul», «L’amour en solitaire». Beaucoup de gens sont partis dans vos chansons. Peur de la solitude?

«Peu d’entre eux sont revenus (rires). Ce que disait Bergman le parolier de Bashung: ’C’est pas très grave d’être quitté parce que c’est moi qui repars avec la chanson’. Cela donne du grain à moudre pour écrire. J’ai appris à apprivoiser la solitude, voire à l’aimer et d’en faire quelque chose de créatif.»

La première version de «L’amour en solitaire», titre majeur de cet album, avait été réalisée en 2014 avec le producteur électro Yuksek. Pourquoi avoir repensé à la retravailler?

«C’est une chanson que je n’ai pas composée au piano au départ. Yuksek a fait une bonne production. Mais quand il a fallu la jouer en live, je n’avais pas envie de mettre un ordinateur sur scène. Le réflexe premier était de la jouer au piano.»

Le piano,

c’est le tête-à-tête,

le rendez-vous

Parce que le piano est un personnage central de votre musique, comment le considérez-vous?

«C’est le tête-à-tête, c’est le rendez-vous. C’est un lieu de confidences pas du tout psychanalytique, mais un lieu d’abandon et d’émotion. C’est assez thérapeutique: je m’isole, je crie, je pleure, ça me libère. Mes parents étaient pianistes. Il y a toujours eu un instrument chez moi. D’ailleurs quand je n’en ai pas sous la main pendant plusieurs jours, je ne me sens pas très bien. C’est un instrument lourd, intransportable, il demande du soin. C’est contraignant et j’aime bien l’idée que ça suscite de l’aventure. Quand il arrive sur scène, il faut arriver à le faire passer, découvrir un nouveau son. Je n’ai pas encore la chance de pouvoir emmener le mien partout.»

Vous protège-t-il aussi?

«Complètement. Je suis à l’aise parce que je suis derrière lui. Mais j’ai décidé de chanter un peu debout maintenant. Vous verrez en octobre… C’est un peu bizarre pour moi, j’ai une sorte de vertige à ne plus être derrière lui.»

C’est quoi une bonne chanson?

«Elle doit pouvoir se jouer avec rien, qu’il n’y ait aucun artifice et que ça tienne la route. L’album a été entièrement composé au piano. On a donné différentes textures à celui-ci. Mais je peux jouer toutes les chansons au piano-voix, seule. Je peux les emmener partout. J’ai cherché à trouver la mélodie la plus pure, la plus vraie, la plus forte et le texte qui se marie le mieux. Tout vient en même temps. Quand on écrit en français, on a tendance à séparer l’intelligibilité et le sens du texte de la musique. Je ne suis pas du tout partisane de ça. Je cherche à faire sonner la langue presque sans se préoccuper du sens. Une fois que le texte est ébauché, il faut oser chanter. La musicalité apporte beaucoup de choses, du sens.»

Et de l’humour?

«Quand j’écris, il faut que ça me fasse rire. C’est drôle d’oser marier des choses concrètes à d’autres plus poétiques. Ça n’a l’air de rien mais j’aime laisser à l’auditeur le soin de décider si c’est léger ou grave. Moi-même je n’ai pas la réponse.»

Juliette Armanet sera en concert le 17 octobre au Reflektor à Liège et le 18 octobre au Botanique à Bruxelles.

Nicolas Naizy

 

Juliette Armanet, «Petite Amie» (Universal) ****

La sensualité transpire le premier album de Juliette Armanet. La manière dont elle chante «Alexandre», une déclaration à un amour presque interdit, nous donne des frissons, quand elle traîne la syllabe. Cette sensation nous traverse dans presque chacun des titres, tous poseurs d’ambiance: le chant ample avec chœurs dans «L’Amour en solitaire», le côté disco de «Un Samedi soir dans l’Histoire». S’inscrivant dans une tradition de la chanson française, celle qu’on nomme héritière de Véronique Sanson se revendique de Souchon et Voulzy, apportant par ses décalages textuels humour et élégance taquine.