« Extases » ou l’itinéraire du libertin Jean-Louis Tripp

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Dans « Extases », le dessinateur Jean-Claude Tripp se met véritablement à nu en nous racontant son éveil sexuel. Cette autobiographie dessinée d’un libertin apparaît dans son premier tome comme le témoignage d’une époque où les mœurs se sont complètement libérées. Pour le meilleur et le plaisir, surtout.

Comment se décide-t-on à révéler tant de choses de sa vie intime et sexuelle ?

« Le première condition est d’avoir parcouru le chemin dans sa tête pour être prêt à le faire, c’est-à-dire être suffisamment tranquille pour être prêt à l’assumer. Une fois que tout ça est rendu public, il ne faut pas avoir envie de mettre dans un terrier. Surtout quand on est parti sur quatre tomes. La deuxième, c’est d’avoir un déclencheur. Comme je l’explique en introduction, le mien fut Régis Loisel (avec qui il a écrit la très belle série ‘Magasin général’, NDLR) et aussi mon éditeur Benoît Mouchart qui m’ont dit de faire ça maintenant! En le faisant, on se rend compte que j’allais beaucoup plus loin que raconter ma vie. Ce n’est pas un travail de thérapie, mais un travail de compréhension de sa propre vie. J’en ai appris sur moi, sur ce qu’avait été ces presque 60 années de ma vie. Avec le recul, un schéma se met en place et c’est ce que je vais développer dans les tomes suivants. »

Pensez-vous avoir été témoin d’une évolution particulière de la société ?

« Certainement. Je fais partie de cette génération qui a fait toute son éducation sexuelle avant les années sida. C’est essentiel. Quand j’étais adolescent, le préservatif était un truc ringard. Les filles prenaient la pilule et basta. J’ai vu des évolutions dans plein d’autres domaines. Par exemple, dans la bande dessinée, le poil est très présent, parce qu’à l’époque c’était super excitant. On ne rêvait que de ça. Aujourd’hui, il a disparu de la sexualité. Les filles et les gars ne l’assument plus. Mais il y aura un retour un jour. Par ailleurs, je ne mène dans ce livre aucune réflexion générale. La voix off n’est que la mienne, celle de mon histoire propre. Je ne fais jamais parler un autre personnage si ce n’est ce que je l’ai entendu me dire. Je ne vais pas psychologiser sur les autres. »

Comment se passe la mise en histoire et en images?

« Ma première décision fut de raconter ce récit à la première personne, sans passer par un personnage imaginaire. Je pense apporter valeur à mon témoignage. Pour le dessin, je précise que je n’ai pas de scénario écrit, sinon le découpage en tomes. J’ai décidé que j’allais montrer au plus de la réalité. Le récit érotique ou pornographique est écrit pour être excitant. Sinon, on s’arrête toujours au chevet de la porte de la chambre ou sans aller sous les draps. Tout est suggéré. C’est absurde. On fait ça en raison d’interdits religieux ou politiques. Je n’en voulais pas dans cet album. C’est en cela que c’est un livre politique ! En quoi nous interdit-on de montrer des sexes ? »

Pourtant le sexe masculin n’est pas visible en couverture mais bien le sexe féminin…

« Dans le projet de base, j’étais seul et nu en couverture. Après réflexion avec l’éditeur, on s’est dit qu’avec un tel dessin, on allait se retrouver classé dans les trucs porno. C’est incompréhensible et scandaleux. Après de multiples essais, on en est arrivé à cette couverture. Ca ne m’intéresse pas de choquer, j’ai envie que les gens le lisent ce bouquin. Je ne voulais pas me priver d’un lectorat potentiel. »

Vous vous autorisez des moments plus poétiques, moins concrets, comme ces corps en suspension dans l’espace. Des moments d’extase ?

« J’ai toujours été très classique dans mes planches et dans mes cases. Ici, peut-être parce que je n’avais pas de scénario, ou parce que j’avance en âge avance, je ne me suis rien interdit non plus. C’est pour servir au mieux le récit. Et mon côté méditerranéen adore les métaphores (rires). Ce livre est finalement le plus honnête de toute ma carrière. »

Nicolas Naizy

En quelques lignes

Premier frisson, premier baiser, premier rapport, première expérience multiple. Il était logique que ce premier tome de cette autobiographie dessinée, axée sur la vie sexuelle et affective de son auteur, soit celui de toutes les découvertes: celles de son corps, de son désir et de celui des autres. Jean-Louis Tripp est un libertin, il ne s’en cache pas et montre tout dans «Extases». Mais il évite d’être racoleur. L’auteur raconte en toute liberté de ton et de style l’histoire naturelle d’un homme né à la fin des années 50 et ayant grandi à l’époque de la libération sexuelle. C’est touchant parce que sincère, mais aussi prévenant avec celles et ceux rencontrés. Le respect de l’autre guide le parcours et le récit de ce romantique assumé.

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