Le conflit israélo-palestinien en questions et en BD

Le philologue Vladimir Grigorieff est décédé le 15 août dernier. Avec lui, c’est une voix de raison et d’érudition qui s’en va. Sa BD sur le conflit israélo-palestinien qu’il signe avec Abdel de Bruxelles nous le rappelle. Nous l’avions rencontré en juin.

Vladimir Grigorieff – Ph. D. R.

C’est un sujet qu’on qualifie vulgairement de casse-gueule tant il déchaîne les passions. Sur quoi vous êtes-vous mis d’accord avant d’entamer l’écriture ?

Vladimir Grigorieff : « La condition première était d’essayer de comprendre et d’être à l’écoute des uns et des autres en évitant de tomber trop facilement dans le jugement. »

Une attitude que vous avez toujours observée au cours de vos écrits ?

V. G. : « Je l’ai toujours été. Mais je jugeais quand même davantage il y a 50 ans. Une réalité est là : Israël existe en tant qu’État démocratique pour les juifs et relativement pour les Arabes israéliens. Ce qui est dommageable, c’est que cette construction s’est faite sur la destruction du droit des Palestiniens à avoir leur propre État. La coexistence judéo-arabe qui préexistait a été tout bonnement supprimée. C’est un déficit culturel et un échec de l’Histoire. »

Un cadre pour le dessinateur ?

Abdel de Bruxelles : « Mon cadre était moins clair. Mon dessin devait se mettre au service de ce qu’il fallait raconter. La question s’est posée avant : est-ce que je fais ce projet ou non ? J’étais mitigé vu la sensibilité du sujet. Mais au contact de Vladimir – nous ne nous connaissions pas, c’est le directeur de collection David Vandermeulen qui nous a fait se rencontrer- et en l’écoutant parler, je me suis dit que j’allais apprendre moi-même. Je l’ai utilisé  comme outil d’auto-pédagogie. »

Cet album allie trame historique et enjeux cruciaux du conflit…

V. G. : « Il y a au final peu d’éléments historiques parce que ce n’est pas un travail de recherche. Il fallait surtout répondre aux questions que les gens se posent : le poids de la diplomatie américaine, les échanges de population, ce qu’est le (post-)sionisme. Nous voulions y donner des réponses en laissant la responsabilité à celui qui l’affirme. Il fallait montrer la complexité et avoir l’honnêteté de dire que c’est un problème qui en soi n’a pas de solution. Car ce sont deux logiques antagonistes qui s’affrontent. »

Aviez-vous des craintes quant à la forme BD ?

V. G. : « J’ai dû m’ajuster à un nouveau support. En montrant des gens se poser des questions, je peux me décaler, me mettre sur le côté et faire en sorte que le lecteur réfléchisse. L’exclusivisme israélien n’est pas une solution. Il faut toutefois prendre la mesure de ce qu’a été la Shoah. Tout comme il faut comprendre la connaissance intime qu’a le Palestinien du tort qu’on lui a fait. »

On ne peut nier que votre duo a une portée symbolique par vos origines ou vos confessions religieuses. Comment percevez-vous ce symbole ?

A. B.: « Bien sûr que cette association voulue par David n’est pas innocente. Mais ce n’est pas le plus important. C’est un plus. On s’entend, on devient amis. »
V. G. : « On ne se fout pas des baffes. »
A. B.: « C’est une valeur ajoutée. On s’est en plus rendu compte qu’Aélys Hasbun, en charge de la mise en couleurs, avait un arrière-grand-père chrétien de Palestine qui a quitté son pays puisque pourchassé par les Ottomans. On forme donc un trio intéressant pour ce sujet-là. Si cela peut apporter une crédibilité, pourquoi pas. »
V. G. : « J’ai l’impression que nous sommes tous les deux des laïcs. Cela nous aide énormément. »

En quelques lignes

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Touchy, comme on dit. Le conflit israélo-palestinien est le genre de sujet que certains préféreraient éviter pour ne pas s’attirer d’ennuis avec les passions qui traversent ces décennies d’histoire tourmentée, d’une guerre irrésolue mais pourtant fondamentale pour comprendre la tournure du monde. Nul doute qu’il fallait trouver les auteurs pour pouvoir le traiter. En faisant le choix de Vladimir Grigorieff, aujourd’hui disparu, David Vandermeulen, fait le choix de l’honnête homme, qui en lieu et place de la polémique préfère affronter les questions de face en posant les pions de la compréhensions de part et d’autre du plateau de jeu, sans angélisme mais sans militantisme, si ce n’est celui de la paix. Cet essai transpire la volonté de fournir au débat des bases saines. Le duo symbolique que l’auteur forme avec Abdel -parfait illustrateur mesurant l’humour et le didactique- n’en est que plus fort.

« Le conflit israélo-palestinien », de Vladimir Grigorieff et Abdel de Bruxelles, éd. Le Lombard, 104 pages, 10€ ****