Fanny Ardant surprend en femme transgenre dans « Lola Pater »

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Ph. ARP Sélection

Révélée en 1981 par François Truffaut, Fanny Ardant est vite devenue une icône du cinéma, français (‘Mélo’ d’Alain Resnais, ‘8 femmes’ de François Ozon) et international (‘Par-delà des nuages’ d’Antonioni, ‘Sabrina’ de Sydney Pollack). On comprend pourquoi quand on la rencontre : avec sa voix rauque et sa présence envoûtante, elle donne envie à n’importe qui d’en faire l’héroïne de son film. Mais quand l’héroïne est une femme transgenre comme dans ‘Lola Pater’, cela peut s’avérer problématique.

NB – Le film et l’interview qui suit abordent la question de la transidentité, et Fanny Ardant n’étant pas une femme transgenre, tous les commentaires entre parenthèses et en italique sont de la page Espace Presse Transgenre, que l’auteur remercie pour sa contribution afin de produire un discours respectueux et inclusif.

Vous jouez le rôle d’une personne transgenre (et non pas transsexuelle, terme banni et vu comme insultant parce qu’il mélange sexualité, sexe et genre). Ça désarçonne ?

Fanny Ardant : « Non, pas tant que ça. J’avais lu le scénario avant qu’on m’en parle, donc très vite je n’ai pas limité ça au fait que ce soit un homme ou femme (une femme transgenre est une femme, légère nuance qui a son importance). Le personnage m’a tout de suite plu : sa liberté d’esprit, son côté fantaisiste et en même temps vulnérable. Mais ce qui nous intéresse dans le film au fond, ce n’est pas sa transformation, c’est la relation qu’elle va développer avec son fils. » (Point positif : on sent qu’ils ont fait attention à ne pas focaliser sur la transition en tant que telle, peut-être par volonté de montrer autre chose)

Comment on se met dans la peau d’un rôle pareil ?

« On a travaillé sur sa façon de s’habiller, se coiffer, tout ce qui apporterait des informations. J’ai souvent trouvé qu’au cinéma un rôle se construit par la négative : elle ne porterait pas ça, elle ne ferait pas ça. Choisir les costumes, ce n’est pas superficiel : un détail comme un bracelet peut nourrit le personnage de plein de choses. Pour Lola, il fallait que je me transforme un peu, mais en même temps, un homme qui devient une femme fait tous les clichés de la féminité (affirmation clichée, certaines sont très féminines, d’autres non). En choisissant de devenir une femme, Lola exprime une forte personnalité (ce n’est absolument pas un choix, et j’insiste sur les propos de Fanny Ardant, le choix c’est mourir ou vivre en tant que soi. Ce n’est pas un désir d’être, c’est être. C’est une étiquette mal attribuée qui cause des souffrances plus ou moins importantes en fonction des personnes, comme cela peut être le cas pour l’homosexualité). C’est quelqu’un qui va au bout de ses désirs. (On n’a pas un caractère fort ou héroïque parce qu’on est transgenre. De nouveau, comme pour l’homosexualité, c’est la société et son intolérance, sa violence, qui rendent la transition difficile) C’est ça qui m’intéressait dans ce personnage. Parce qu’ au fond l’écho, il est sur les autres. Lola, elle sait qu’elle traverse une tempête. Mais j’adore sa façon de réagir : pas petit mouton victime. C’est quelqu’un qui résiste, qui tient, contre vents et marées. »

C’est un film sur la paternité, sur la maternité, au fond…

« Exactement. Lola n’existe que dans le rapport à son fils dans le film, ce n’est pas l’histoire de son parcours. Il y a des allusions, parce qu’il fallait bien, mais le sujet ce n’est pas ça. Je ne minimise pas le saut dans le vide, mais ce qui m’intéresse, c’est comment elle a fait ce saut. C’est pas un documentaire, c’est Lola : elle ne les représente pas tous (toutes – point positif : chaque transition est différente, chaque personne aussi). C’est pour ça que je n’aime pas les étiquettes. (Certes, mais les étiquettes organisent la société, on peut ne pas les aimer, mais on ne peut pas les nier ; par contre on peut travailler à changer leur rigidité. Nier l’existence d’étiquettes comme celles du genre amène certains à refuser la transidentité) »

En quelques mots…

Fin observateur de la société algérienne, Nadir Moknèche en a dépeint les visages dans des films salués comme ‘Viva Laldjérie’ ou ‘Le Harem de Madame Osmane’. Pour son cinquième opus, le cinéaste, qui a lui-même perdu son père à un très jeune âge, aborde la question de l’absence du père à travers Zino, jeune homme de 27 ans qui, à la mort de sa mère, apprend que son père est toujours vivant. Ce qu’il découvrira en partant à sa rencontre, c’est que son père s’appelle désormais Lola. Si l’on peut comprendre que la notoriété et le talent de Fanny Ardant en faisaient aux yeux du cinéaste la candidate idéale pour ce rôle de femme transgenre, il n’empêche qu’on aurait aimé voir le rôle revenir… eh bien, à une actrice transgenre (comme Laverne Cox dans ‘Orange is the new Black’ ou Daniela Vega dans ‘Una Mujer Fantastica’, en salles le 30 août). Ne serait-ce que parce ce sont souvent les seuls rôles que ces actrices se font proposer. Mais aussi et surtout parce que cela permet une représentation authentique de la transidentité, et donc un meilleur cinéma. La représentation compte, surtout dans cet art populaire qui est souvent le reflet de nos sociétés. (em) 3/5

 

Vous parlez de la liberté d’esprit du personnage : vous pensez qu’être prisonnier de son corps l’a aidé à être libre dans sa tête ? (Attention au concept dangereux du « corps-prison » qui peut reléguer les personnes transgenre à un rejet de leur corps et une médicalisation tout prix. Certaines ont recours à la chirurgie de réassignation génitale, mais ce n’est pas le cas de 100% des personnes transgenre, loin de là. C’est un sujet extrêmement intime. Cela peut amener aussi les gens à penser qu’une femme transgenre non-opérée n’est pas une ‘vraie’ femme transgenre, ce qui est faux. Ça arrive même entre personnes trans : toutes ne sont pas informées, et comme pour le sexisme, la transphobie est parfois intériorisée.)

« Je pense que ça l’a aidée. C’est la théorie de l’enfermement : plus tu enfermes quelqu’un, plus son esprit se développe. L’issue de secours se construit. Rien n’était acquis, elle s’est battue pour ça. Elle ne pouvait pas faire les choses à moitié, se déguiser : il fallait faire le grand saut ( Ne pas se faire opérer ne signifie pas se déguiser, c’est une vision réductrice binaire. On n’est pas transgenre à moitié.). »

Vous avez incarné énormément de rôles au cinéma. Avez le recul, votre regard sur eux a-t-il changé en fonction du succès qu’ils ont eu, ou pas ?

« Non. Parfois quand j’ai adoré travailler sur un film qui n’a pas de succès, j’ai une mélancolie. Et puis, avec le temps, ceux qui ont marché ou pas, dans le grand courant de la vie, c’est pareil. On est toujours déçu quand on y a mis de la passion. Mais c’est pas grave, parce qu’un jour, dans une rue d’Angoulême, vous rencontrez quelqu’un qui vous dit : « Vous savez, j’ai adoré ce film » Et là, on se dit que tout ce chagrin… ça valait le coup. »

SOURCEElli Mastorou
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