Festival d’Avignon : là où le spectacle divise, se débat et éblouit

Ph. Christophe Raynaud De Lage

Et à la fin tout le monde se lève et applaudit. La règle ne s’applique pas toujours au Festival d’Avignon. Le public y alterne huées et ovations. Metro a pu le découvrir au fil de quatre spectacles majeurs de cette 71e édition.

« La Fiesta d’Israel Galván huée dans la Cour d’honneur », titrait Le Figaro au lendemain de la première du deuxième spectacle proposé cet été par le Festival d’Avignon dans son lieu mythique. Par ce titre, cela confirme une impression qui m’était restée de l’événement théâtral de l’été auquel je n’avais plus participé depuis trois ans : le débat sur le spectacle vivant est bien plus vif en France que chez nous, que ce soit de la part du public ou de la critique professionnelle.

Un flamenco revu et corrigé

Ph. Christophe Raynaud De Lage

Diffusé mercredi soir sur Arte (et encore visible sur Arte+7 jusqu’au 26 juillet), le spectacle du chorégraphe andalou participe pleinement à une démarche de danse contemporaine. Israel Galvàn revisite la tradition du flamenco, la décortique et la ressert avec un point de vue pleinement personnel. Avec une musique faite de voix percussives et de chants lancinants exécutés en direct, il dévale le gradin de l’assistance sur les fesses emporté par un rythme qui le garde cloué au sol pendant tout un temps, mais le pied lui frappe. Au son des voix et des mains qui claquent, les tableaux s’enchaînent, parfois explosifs, parfois plus doux ou humoristiques, mais on peut comprendre qu’ils déstabilisent le spectateur venu chercher l’essence de la danse folklorique espagnol.

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Dans « La Fiesta », Galvàn préfère lui baisser le pantalon (ce que certains danseurs et participants font sur scène) pour mieux le retourner avec ses compagnons de scène et insuffler son regard de créateur dans un discours qui questionne le genre (lui-même arbore la fleur des danseuses dans ses cheveux courts). Mais on peut nier qu’il a réussi à communiquer ce qu’il admire dans cet art populaire comme il le confie à Arte : « À Séville, les fêtes sont vraiment tragiques, mais il y a aussi ce que moi je vois dans les fêtes : des gestes cachés, une façon de s’asseoir, les gens qui claquent le rythme des doigts ou avec des battements de cils. Tout ce qui se passe derrière, pas seulement devant : une énergie. C’est cette énergie-là que je recherche. »  Au final, le public marche ou pas. Et à Avignon, il applaudit à tout rompre, s’en va ou hue. C’est aussi beau que cruel, parfois injuste. Mais j’apprécie cette implication du public qui s’émeut.

La chute et l’épuisement

Ph. Christophe Raynaud De Lage

Cette année, il n’y a pas qu’en Cour d’honneur que des spectacles ont divisé l’assistance. La Fabrica située en proche banlieue a accueilli la création du directeur du festival, Olivier Py. Le metteur en scène a choisi pour son quatrième festival d’adapter son propre roman « Les Parisiens ». Ce texte fleuve -600 pages parues chez Actes Sud et 4h30 sur scène- nous plonge dans le milieu politico-artistique de la capitale française et suit les ambitions affirmées d’un jeune metteur en scène qui vise rien de moins que la scène de l’Opéra de Paris. Il fera jouer ses contacts politiques, culturels et sexuels pour arriver à ses fins. Mais c’est toute une galaxie d’intrigants -de la femme d’un honorable chef d’orchestre à un ministre de la culture bête et froussard- que nous dépeint Olivier Py.

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Ce long voyage âcre à travers une sphère d’influences typiquement franco-française transpire celui parcouru par l’auteur lui-même. Il s’est en effet fait évincer du Théâtre de l’Odéon qu’il dirigeait avant de se retrouver à la tête du In d’Avignon. On a connu pire mise au placard, mais le metteur en scène semble ne pas s’en être remis. Son spectacle donne la désagréable impression d’ailleurs de soutenir ce qu’il dénonce : un monde de l’entre-soi qui se contrefiche d’une politique culturelle d’intérêt général. Difficile d’éprouver de l’empathie pour cette galerie de personnages vivant dans leur bulle exclusive. Les appels à la rébellion populaire percent au final assez peu, noyés dans un texte débordant. Auteur, adaptateur et metteur en scène, Olivier Py aurait peut-être eu besoin d’un filtre extérieur pour alléger une marathon épuisant à la déclamation et au jeu dépassés. Mais là aussi, le public s’est montré partagé – la critique beaucoup moins quand on lit les comptes-rendus assassins. Son esthétique exubérante et libérée à l’image de ses personnages ne sauve pas un spectacle qui nous retient 4h30 dans la salle. Le public belge pourra faire sa propre idée puisque « Les Parisiens » ouvrira la saison du Théâtre de Liège, dont les ateliers ont réalisé le décor de rue haussmanienne, les 2 et 3 septembre.

Mais aussi des chefs-d’œuvre

Ph. Christophe Raynaud De Lage

Mais Avignon peut également mettre tout le monde d’accord. Simon Stone surtout avec son remarquable et inoubliable « Ibsen Huis ». Le metteur en scène australien, associé au Toneelgroup d’Amsterdam (que dirige le Belge Ivo Van Hove ovationné l’année dernière à Avignon pour « Les Damnés »), a digéré six pièces de l’auteur norvégien Hendrik Ibsen pour en recomposer une. Il retrace 50 ans d’histoires d’une famille, des années 60 à nos jours, par leurs étés passés dans la maison de vacances familiales. Premier point fort, un montage « sériesque », fait d’allers-retours dans le temps, où les personnages se côtoient à différents âges. Au fil de la révélation de lourds secrets de famille, la distribution néerlandaise offre à un public captivé une fluidité de jeu étonnante et une justesse de ton.

Mais une autre audace participe au succès de la pièce. Simon Stone a construit le lieu de l’intrigue, la maison de vacances, sur scène. En la mettant sur un plateau tournant, la bâtisse contemporaine,  terrarium aux grandes baies vitrées à travers lesquelles tout s’observe et s’entend, exécute un ballet au suspens haletant et révèle des surprises magnifiques. Ces 3h35 passées dans la maison d’Ibsen coulent, le spectateur a l’impression d’ouvrir une boîte aux secrets, aux trahisons, aux rancœurs, aux blessures graves. D’Ibsen demeure la tragédie familiale, et les fidèles de l’auteur retrouveront ici et là les allusions à « La Maison de Poupée », aux « Revenants » ou encore à « Petit Eyolf ». Vous l’aurez compris, la scénographie aussi impressionnante qu’elle soit est au service de l’histoire, un écrin de luxe pour un bijou narratif intense que les plus audacieux pourront retrouver en février à Amsterdam.

Une tragédie universelle

Ph Christophe Raynaud De Lage

C’est cela aussi Avignon, offrir des moments uniques, qu’on sait qu’on ne revivra plus : c’est le bonheur frustrant des arts vivants. Le festival octroie aux artistes invités des moyens de production conséquents leur permettant de construire leur rêve parfois intransportable en tournée. J’ai ressenti cela aussi à la fin de la dernière représentation d’ « Antigone » montée par le Japonais Satoshi Miyagi. De Sophocle, le metteur en scène retient l’essence de l’affrontement entre la rebelle fille d’Oedipe, son oncle et usurpateur du trône de Thèbes Créon, arbitré jusqu’à la mort par Hémon le fiancé de la belle et fils du tyran.

Retour ici dans la Cour d’honneur : les hautes murailles du Palais des Papes servent de toiles d’un théâtre d’ombres aussi terrifiant que magique. Après un prologue humoristique résumant en cinq minutes la saga des Atrides lui permettant d’accrocher un public qui peut être sévère, Miyagi parvient à amplifier les traits de la tragédie grecque en y intégrant des effets de style du théâtre buto – une gestuelle effectuée par les personnages drapés de voile blanc et des dialogues prononcés par d’autres acteurs tapis dans l’ombre- et une musique exécutée sur scène par une dizaines de musiciens. Au-delà de la performance technique, la question de l’accomplissement de l’Homme et de son libre-arbitre, au cœur de l’œuvre, ne s’en retrouve que plus universelle. Le spectacle dégage en plus une sérénité troublante, joué sur un énorme plan d’eau qui prend en début et en fin les allures d’Achéron, le fleuve conduisant les âmes humaines vers l’Enfer.

Ph. Christophe Raynaud De Lage

Ici aussi, ovation ! Ces deux derniers spectacles ont conquis un public exigeant. Pourquoi ? À notre humble avis parce qu’ils ont pu jouer avec des codes connus et les renouveler, un art de la narration inventif, original, non-linéaire et en combinant le divertissement à un discours profond et intelligent sur les sentiments humains. On regrettera peut-être la faiblesse des propos politiques, parfois évoqués mais très vite évacués. En tout cas, du spectacle, il y en avait sur scène.

Si le débat est parfois peu présent sur le plateau, il l’est dans les gradins. C’est finalement ce qu’on peut retenir de la force du spectacle vivant. Avoir la sensation d’avoir vécu un moment unique qui nous a secoués, émus, révoltés. Le In d’Avignon a cette force de proposer des expériences scéniques rarement visibles ailleurs, en tout cas en Belgique. Des chocs multi-sensoriels qu’on prend plaisir à affronter tous les étés.

Le Festival d’Avignon se poursuit jusqu’au 24 juillet.

Nicolas Naizy