Avec « Une soeur », Bastien Vivès signe la BD de l’été

Bastien Vivès a toujours rêvé d’avoir une sœur. Il la fantasme donc dans son dernier album. «Une sœur» est le parfait récit profond et sensuel d’enfants qui grandissent.

Tu regrettes donc ne pas avoir eu de sœur…

Ph. D. R.

«Comme point de départ, je voulais écrire sur le frère. En creusant un peu plus loin dans le côté autobiographique, je me suis dit que j’aurais voulu avoir une grande sœur pour qu’elle me prenne par la main. J’ai tellement mis les meufs sur un piédestal que cela m’aurait peut-être évité quelques écueils. Bien évidemment, tous ceux qui ont des grandes sœurs m’ont dit que ça ne se passait pas vraiment comme ça. J’m’en fous, c’est moi qui raconte (rires).»

As-tu créé un idéal?

«Ce bouquin est une sorte de grand fantasme. Une fille de 16 ans intéressée par un gamin de 13 ans, ça n’existe pas. Dans mon cerveau pervers et malade, j’ai imaginé Antoine rêvant d’avoir une grande sœur et Hélène d’avoir un petit frère.»


Pourquoi avoir mis les parents en arrière-plan, quasi absents?

«C’est lui, Antoine, qui va s’immiscer dans la discussion sur la fausse couche qui ouvre l’album. Et les parents font bien comprendre que ce n’est pas le même monde entre les enfants et les adultes. J’avais envie de montrer qu’à aucun moment, les adultes ne vont rappeler à l’ordre les gamins.»

Ton style est reconnaissable: des dessins qui semblent frôler l’esquisse, des gros plans, des pages de silence… Comment l’as-tu construit?

«On se rend pas compte qu’il y a du dessin, du texte et de la narration à faire passer dans une BD, beaucoup d’informations en fait. Mon but est qu’elle passe le mieux possible. Je suis assez regardant sur le confort de lecture. L’œil va rester une demi-seconde sur le dessin, il faut que les informations les plus importantes passent le plus rapidement possible. Par exemple dans une scène en plan large où les mains sont importantes, j’enlève les yeux des personnages parce qu’ils pourraient attirer le regard tout de suite alors que cela ne se joue pas là. Mes trois éléments-clés: l’information, l’émotion et la lisibilité.»

La couverture ressemble à une affiche de cinéma. une inspiration particulière?

«Cela faisait cinq ans que je n’avais plus fait d’album seul. Je faisais ‘Lastman’, j’avais envie de retrouver une BD plus ‘d’auteur’. Ces derniers temps, j’ai revu pas mal de films. Une fois que j’aime quelque chose, j’aime le regarder beaucoup. Je les mets en toile de fond. J’aime le son des voix des acteurs. J’aime aussi beaucoup Claude Sautet et j’avais envie de faire un clin d’œil. Dans son cinéma, il a réussi à aller chercher une sorte de vérité, un panel d’émotions absolument incroyable. Cela m’a donné une ambiance sans laquelle cet album n’aurait pas été le même.»

En quelques lignes

Chaque été, Antoine passe ses vacances dans la maison familiale en bord de mer. Celles de ses 13 ans vont lui changer la vie. Il va grandir au contact d’Hélène, 16 ans, fille d’amis de la famille, à la fois fragile et franche. Ce qui ressemblait à une relation fraternelle va se transformer en quelque chose de plus sensuel. Des parents quasi inexistants, un petit frère qui ne saisit pas que son aîné quitte l’enfance, des scènes sensuelles mais pas grivoises sont les ingrédients d’un récit d’apprentissage où les regards se posent sur les corps en formation et les caresses naissent d’un instant volé. Du fantasme, il y en a dans cette chronique estivale à hauteur de regard d’enfants, mais pour lecteurs avertis. Avec son amour de l’instant suspendu et des corps esquissés, Bastien Vivès saisit ce qui fait la vie. Le drame n’est pourtant jamais très loin, surgissant quand on ne l’attend pas. Cinq ans après «Polina», l’auteur prodige revient en solo (après le collectif «Lastman») pour un album à la maîtrise graphique et narrative indéniable. Certainement, le hit de l’été à dévorer sur la plage et à rêver sous un soleil écrasant.

« Une sœur », de Bastien Vivès, éditions Casterman, 216 pages, 20 € *****

Nicolas Naizy