« Hibakusha », les fantômes de pierre d’Hiroshima

Au Japon, on appelle «Hibakusha» les survivants aux bombes nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. Dans leur album, Thilde Barboni et Olivier Cinna lui donnent la sensualité d’un amour difficile entre un traducteur allemand et une masseuse japonaise.

Sur certaines pierres à Hiroshima, on retrouve les silhouettes des gens soufflés par la bombe. Un symbole de cette catastrophe qui vous a fascinés…

Thilde Barboni: «Le flash atomique a été tellement intense que la ville est devenue une sorte de chambre noire. Tous les supports sont devenus des pellicules. Toute jeune, j’avais été ahurie par rapport à ça. Et quand j’ai commencé à écrire des nouvelles, je suis repartie de cette histoire pour faire revivre une de ces personnes.»

On est dans une période très particulière. Le Reich est tombé, le Japon va tomber…

T. B.: «On est dans le renversement de toute une série d’éléments. Hitler s’est suicidé. Pour les Japonais, c’est la honte suprême. C’est pourquoi les Allemands vont devenir l’ennemi à leurs yeux et vont être arrêtés et fusillés. Si on a besoin de Ludwig, ce n’est que pour ses traductions mais on sent que cela ne va pas durer très longtemps. C’est une période de l’histoire où le bien et le mal se mélangent. Il n’y a plus de règle. Ce qui reste, ce sont les sentiments.»

Ludwig n’est pas nazi, et donne l’impression de ne jamais vouloir s’engager. Son histoire commence d’ailleurs par un rêve…

T. B.: «Il vit dans un fantasme parce que ce personnage vit une vie, notamment familiale, rétrécie et frustrante. Il est prêt pour vivre une grande histoire d’amour.»

Olivier Cinna: «On voulait montrer un personnage qui survit dans ses frustrations au départ. Mais une fois qu’il tombe amoureux au Japon, sa conscience se réveille, il prend de très grandes décisions et sauve son amour.»

Sur le plan graphique, il fallait allier une réalité historique à un récit sensuel…

O. C.: «Tout album est un défi. Je me sentais très à l’aise avec le dessin japonais. Le challenge était de dessiner Hiroshima. Il nous reste très peu de traces visuelles de cette ville peu importante avant la bombe. Il y avait très peu de photos. Il fallait trouver de la documentation.»

T. B.: «Le challenge était aussi d’amener de la poésie et de se concentrer sur le destin de ces personnages. Ce n’est pas une BD hyperréaliste même si les détails historiques sont vrais. Je trouve que le dessin d’Olivier a réussi.»

 

En quelques lignes

Les silhouettes flashées sur les pierres d’Hiroshima permettent aux disparus atomisés de survivre. Ludwig, interprète d’un Reich en déliquescence, qui va tomber fou amoureux d’une hôtesse japonaise. Découvrant le sort qui sera réservé par les Japonais aux Allemands, ex-alliés devenus traîtres, il va se retrouver en étau, sans rien savoir de la foudre terrible qui s’apprête à s’abattre sur la ville. La force du récit de Thilde Barboni tient dans cet attachement à des personnages neutres, prenant conscience de la machinerie guerrière qui les entoure. Olivier Cinna renforce la poésie et la sensualité par son dessin réaliste -mais pas trop –, évitant les «japoniaiseries» (nous reprenons le terme à la scénariste). Sa séquence de l’explosion de la bombe, prise au ras du sol, témoigne de la violence de la catastrophe et le drame humain parfois effacé par la sempiternelle image de champignon atomique. Un ouvrage plus que séduisant.

«Hibakusha», de Thilde Barboni et Olivier Cinna, éditions Dupuis (coll. Aire Libre), 64 pages, 16,50€ ****

 

Nicolas Naizy