Scylla questionne l’au-delà

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Photo Pias

Près de dix ans après le titre «BX Vibes» qui avait rallumé l’étincelle du rap bruxellois et quatre ans après «Abysses» qui avait été acclamé par la critique, Scylla -Gilles de son vrai nom- sort d’un long silence avec un deuxième album solo. À la fois intime et universel, «Masque de chair» explore le spiritualisme et interroge l’au-delà, mais il lève aussi le voile sur la vie privée d’un artiste qui écrit pour cicatriser ses plaies. Face aux événements tragiques qui l’ont touché, «L’ange à la voix d’ogre» a blanchi son écriture pour offrir un positivisme contagieux.

On a attendu longtemps un nouvel album de Scylla!

«Oui, le précédent album, c’était ‘Abysses’ en février 2013. J’ai toujours laissé de longues périodes entre mes projets parce que d’une part, j’ai besoin de temps pour créer. Je suis très productif mais je veux une cohérence sur l’album. Et en même temps, j’ai besoin de faire un pas de côté par rapport à l’industrie musicale parce qu’il y a des choses qui ne me plaisent pas trop. Maintenant, je regrette un peu aussi ce laps de temps vis-à-vis de mon public avec qui j’ai tissé des liens et un partage. Il faut être plus régulier pour l’entretenir et non pas se retirer dans une bulle.»

Quel message doit-on retenir de cet album aux accents spirituels?

«L’idée essentielle est l’éloignement du monde de la matière, en opposition à celui de l’esprit. Il est dommage et réducteur de définir un individu en se cantonnant à son visage et à son nom alors qu’une personnalité regorge d’autres facettes! J’essaie donc de mettre le doigt sur ce qui n’a pas de nom, n’a pas d’âge, pas de frontière… Sur tout ce qui va au-delà ‘de ce masque de chair qui cache notre aspect spirituel’. Ce masque qu’on utilise tous les jours, ces personnages qu’on joue. Ces thématiques spirituelles -toutes traditions confondues- m’intéressent vraiment. Alors, je ne prétends pas détenir une quelconque vérité mais j’ouvre des petites portes.»

Tu ouvres des portes sur ta vie aussi, parfois douloureuses

«D’un point de vue personnel, je ne m’étais jamais vraiment livré jusqu’à présent. Le titre ‘Douleurs muettes’ dans ‘Abysses’ n’était pas juste un coup de gueule pour attirer une tristesse ou empathie mais c’était plutôt un appel au partage avec ceux qui vivent des événements similaires. Je m’exprime toujours avec le ‘Je’ pour ne pas être moralisateur. Il y a eu des événements… J’ai perdu ma mère. Donc il y a aussi des réflexions sur la mort mais quand on jette un coup d’œil au morceau ‘Vivre’, je n’ai pas pris une musique mélodramatique pour accompagner des paroles qui sont déjà lourdes de sens. J’ai préféré appeler ce morceau ‘Vivre’ et non ‘Mourir’. J’ai aussi invité ‘Furax’ et ‘B-lel’ sur cet album parce que ce sont des gens importants dans ma vie. Ce sont des relations qui vont au-delà de la musique. Humainement comme musicalement, c’était évident.»

Avec «SCY» (2008), tu plantais déjà le décor: la priorité à la plume.

«J’ai forcément plusieurs facettes mais ma priorité reste la plume. Qu’elle soit légère, humoristique ou sérieuse, j’aime la réflexion et les échanges, la quête de sens… de la vie ou de celui de faire de la musique. Et je pense que c’est salvateur et que ça me permet de garder une santé mentale correcte (rires). Je voudrais qu’on arrête d’assimiler la réflexion à quelque chose de chiant.»

Je voudrais revenir sur «Arrête tes couilles», véritable OVNI qui étrille l’industrie musicale…

«(rires) Oui, c’est une sorte de prise de distance vis-à-vis de l’industrie musicale et de certains médias qui ne se positionnent pas. Tu arrives avec ton cœur, tu le déposes et on n’en veut pas. J’ai la chance de remplir des salles, d’avoir un public fidèle et je veux continuer dans ce sens-là. Je ne suis pas en quête de buzz même si les statistiques sont importantes ces temps-ci. Mais il ne faut pas se laisser avaler par la machine. Raison pour laquelle je fais un pas de côté et je continue mon autre boulot même si je peux vivre de la musique à l’heure actuelle. C’est un choix: je préfère ne pas dépendre financièrement de la musique. Et cette indépendance me permet une certaine liberté. Je ne me plaindrai jamais de ma situation mais il y a parfois des moments de frustration, voire de colère, et ce titre était un moyen d’exulter. C’était pour dire: ‘Je m’évertue à proposer des textes de qualité et ce sont des trucs très légers qui cartonnent autour de moi. Donc, si tout le monde raconte ses couilles, je raconte les miennes’ (rires). Le tout avec plein de belgicismes et de second degré.»

C’est aussi se distancer d’un rap que tu ne cautionnes pas?

«Ce n’est pas que le rap. Je pense que la musique, en général, manque cruellement de fond, de sens. Mais la forme est peut-être meilleure. Le ‘arrête tes couilles’ était un peu une manière de le dénoncer mais sans frustration aucune! Je sais que je ne vais pas changer le monde.»

Il y a dix ans, tu offrais un second souffle à la nouvelle scène du rap bruxellois. La relève a-t-elle suivi?

«Elle se développe rapidement, c’est une bonne chose! À l’époque de BX Vibes, la conflictualité dans le rap compliquait la construction d’un vrai pôle Bruxelles. Désormais, le mouvement s’est vraiment structuré et ces équipes abattent un boulot conséquent pour cette nouvelle scène qui explose. Je pense à Damso avec le label de Booba, je pense à tous les «Back in the dayz» avec JeanJass, Caballero, Romeo Elvis, La Smala, etc. Reste aux autres artistes de s’organiser car une seule organisation ne peut pas s’occuper de tout le monde. Les talents sont là et ils se professionnalisent. Que du positif.»

Gaëtan Gras

 

Scylla sera en concert le 1er juillet à Couleur Café, le 6 juillet aux Ardentes et le 4 août à Esperanzah

 

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