Joude Jassouma: S’aimer dans un pays en guerre

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Joude Jassouma, Jehad Jassouma de son vrai nom, est né en Syrie en 1983. Depuis 2011, son pays est en guerre. Malgré tout, il a continué à travailler, il s’est fiancé, il s’est marié et a eu une petite fille. Pourtant, ce n’était pas gagné d’avance. La guerre l’a longuement séparé de sa bien aimée. Aujourd’hui, ils vivent tous les trois en France. Ils sont sains et saufs.

Joude Jassouma a travaillé très dur toute sa vie. «Nous étions neuf à la maison», raconte-t-il. «J’ai dû dès mon plus jeune âge ramener de l’argent à la maison pour nourrir la famille.» Pourtant, pour ce «rebelle», comme il se définit lui-même, il n’est pas question d’abandonner ses études. «J’ai toujours été têtu», s’amuse-t-il. Dès ses 9 ans, il a enchaîné les boulots. Malgré ses longues journées, il a réussi à passer son bac pro d’électronique. Il est ensuite rentré à l’université pour étudier la littérature française, sans jamais arrêter de gagner sa vie. Il travaillait 16 heures par jour, sept jours sur sept.

Un jour, il rencontre Aya. Il tombe tout de suite sous son charme. Mais à l’époque, il n’aurait jamais cru qu’il la marierait, et encore moins que la guerre que subirait son pays ferait tout pour les séparer. «J’ai rencontré Aya avant de partir en Arabie saoudite. On a pris un café mais dans notre pays conservateur, la liberté de rencontre n’existe pas. Pendant que j’étais en Arabie saoudite, je n’avais pas de contact avec elle puisque c’était interdit.»

Le destin les réunit

À son retour en 2012, Joude demande à sa mère de lui chercher une femme comme cela se fait dans les traditions. C’est grâce aux investigations de sa mère qu’il retrouve Aya, qui était étudiante pour devenir infirmière. Joude et la jeune fille se fiancent mais quelque temps plus tard, la guerre les sépare pendant 8 mois. «Aya habitait à côté d’une zone de combat. Sa famille a été obligée de déménager dans une ville près d’Alep, qui est malheureusement tombée après dans les mains du Front al-Nosra.» C’est là que le calvaire des jeunes tourtereaux commence. La ville est assiégée. Les jeunes fiancés ne savent plus se contacter pendant 8 mois. «C’était l’angoisse», se souvient Joude. « En plus, je savais que Daesh forçait les femmes à se marier avec les jihadistes.»

« pour que «rien ni personne ne vole» notre amour »

Ils se retrouvent finalement 8 mois plus tard à Alep et décident de se marier pour que «rien ni personne ne vole» leur amour. Mais le mariage ne se déroule pas comme prévu. Quelques jours avant le jour J, le cousin de Joude se fait tuer. La cérémonie est annulée. Mais il est hors de question pour les amoureux de ne pas se marier. Ils improvisent donc une petite cérémonie chez la mère d’Aya. À partir de ce jour, plus rien ne peut les séparer.

Née sous les bombardements

Quelque temps après leur mariage, leur immeuble est bombardé. Ils doivent déménager, encore. Ils s’installent donc à Ariha, une ville située à l’ouest d’Alep. Ils passent un bon été, loin des bombardements. Le ventre d’Aya commence à s’arrondir. Mais une fois de plus, ils doivent abandonner leur maison. Les rebelles ont envahi la ville, les obligeant à fuir en quelques minutes. Ils s’installent avec la famille de Joude dans le quartier d’Al Midan. Il manque d’eau, d’électricité… Tous les jours, les avions rasent leur immeuble.

Pendant ce temps, Aya et Joude attendent l’accouchement dans une peur permanente. Nous sommes le 4 juin 2015, Aya ressent des contractions. Ils doivent se rendre à l’hôpital. «C’était pendant la nuit. Il y avait un couvre-feu. Nous devions passer les checkpoints, je pouvais être arrêté à tout moment pour me faire enrôler de force.» Arrivés à l’hôpital, les jeunes mariés apprennent que la gynécologue ne peut pas se déplacer à cause des bombardements. Aya accouche donc avec une sage-femme. «Ma fille est née sous les bombardements!»

Avant l’accouchement, Joude avait vu par la fenêtre un chien tenir une tête humaine dans sa gueule. C’est l’événement de trop pour le jeune trentenaire. Il comprend que ce n’est plus possible de rester. Il décide qu’après la naissance de sa fille, il se rendra clandestinement en Turquie pour envoyer de l’argent à Aya. Mais la séparation est atroce. Joude veut que sa femme, son bébé et ses parents le rejoignent. Une fois réunis, ils espèrent pouvoir aller en Europe. Ils font donc, avec un bébé dans les bras, le chemin que des milliers de migrants syriens ont emprunté. La peur au ventre. Ils traversent la mer Egée pour aller en Grèce.

Son histoire, de son enfance en Syrie à la France, Joude la raconte dans le livre ‘Je viens d’Alep: itinéraire d’un réfugié ordinaire’. Ordinaire? Oui car son itinéraire pour arriver jusque chez nous, en Europe, est celui que beaucoup de réfugiés ont emprunté. Cette détermination, cette soif de vivre, cette peur, cette angoisse sont également communes à tous. Mais son histoire, chacune de leurs histoires, reste pour autant extraordinaire. Et chacune d’elles mériterait sans aucun doute d’être racontée dans un aussi beau livre que celui-ci.

« Je viens d’Alep »,de Joude Jassouma avec Laurence de Cambronne, éditions Allary, 224 pages, 18,90€

 

 

SOURCEMaïté Hamouchi
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