Raoul Peck: «L’histoire s’est bâtie sur des génocides»

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Ph. D. R.

Regarder ‘I Am not your Negro’, c’est regarder notre histoire. Pas celle des Blancs ou des Noirs, mais celle de l’humanité entière. C’est regarder nos valeurs, notre culture, nos films, nos séries et nos publicités. Comment on en arrive au racisme, à l’extrémisme? Comment on en arrive à haïr l’autre ? Tentative d’explication avec ce documentaire essentiel, nommé aux Oscars, dans lequel le cinéaste haïtien Raoul Peck transpose les mots de l’écrivain américain James Baldwin.

 ‘I am not your Negro’ entreprend de transposer au cinéma la parole de James Baldwin, et de confronter passé et présent, notamment via des images de la culture populaire (cinéma, télévision…) ou d’événements historiques et politiques. Ce projet ambitieux vous a demandé dix ans de travail. Comment avez-vous approché le sujet?

Raoul Peck: «Ça a été un aspect très important, et c’est la première fois dans ma (longue) carrière de cinéaste que j’ai eu le sentiment que je devais me mettre en retrait. Mon travail, c’était de mettre sur le devant de la scène la parole, les émotions, le regard de Baldwin. Je n’ai écrit aucune ligne de ce film. C’est une position modeste qui était nécessaire. Bien entendu, j’arrive à cette espèce d’osmose parce que Baldwin, c’est toute ma vie. Quand je dis que le film m’a pris dix ans, je devrais dire 30!»

Est-ce que pour vous, le film s’adresse avant tout aux Blancs?

«Non, pas particulièrement. Le discours de Baldwin va plus loin que la couleur de peau: c’est un discours humaniste. Baldwin ne critique pas le fait d’être Blanc, mais le fait de penser que le privilège dont jouit le Blanc vient de naissance, de par sa couleur. Le but du film est de mettre tout individu, quel qu’il soit, face à sa réalité, son passé… Le film vous force à vous confronter avec qui vous êtes. C’est ça qui fait qu’il fonctionne partout où il passe, et pas seulement dans un cadre ‘racial’, puisque Baldwin le dit: ce n’est pas une question de races qui est au centre, mais une question de classes.»

Mais le titre n’est-il pas une interpellation du spectateur Blanc?

«Non, justement, je ne le vois pas comme une interpellation, mais comme une prise de position, qui s’adresse à tous. Certains de mes ennemis sont Noirs. Mobutu est mon ennemi, par exemple. Le génocide rwandais, c’était des Rwandais qui tuaient d’autres Rwandais. Donc je ne peux pas me cantonner simplement à des questions de couleur de peau. C’est la ligne rouge, par laquelle débute le discours, mais derrière le titre, le film est plus large que ça, et la parole de Baldwin aussi. Baldwin dit: ‘Ce n’est pas une histoire de Noirs ni de Blancs, c’est une histoire de qui vous êtes, dans ces sociétés. Vous portez sur vos épaules la réalité de tous les êtres humains, et si vous ne comprenez pas ça vous n’avez rien compris.’ C’est pour ça que c’est fort.»

La critique de Baldwin est une critique de toute la société occidentale…

«Oui, Baldwin va très loin, quand il dit ‘Quand on regarde la réalité en face, on voit que l’histoire s’est bâtie sur des génocides’. Il parle des guerres, des invasions, de la colonisation, faites avec cette bonne conscience totale, ce prétendu humanisme… Il dit des choses dures, mais il le fait sans agressivité: il vous accueille dans cette grande maison qui est la race humaine.»

Les paroles sont fortes, mais les images aussi: manifestations de suprématistes Blancs, confrontations violentes…

«Oui, mais l’aspect violent n’est pas forcément le plus constant. Le plus constant, c’est le manque d’empathie. On fabrique l’image de l’autre. on décide qu’il n’existe pas. Et ça permet aux minorités extrémistes d’utiliser ce manque d’empathie pour faire avancer <FZ,1,0,6>leur cause.»

Ce discours semble émerger actuellement dans la culture populaire: le film ’Get Out’, la série ’Dear White People’ sur Netflix dont un épisode a été réalisé par Barry Jenkins, le réalisateur oscarisé de ’Moonlight’…

«En termes de discours, mes aînés défendaient déjà les mêmes idées, il n’y a rien de nouveau. Ce qu’il y a de nouveau, c’est que ma génération, et celle qui arrive, celle de Barry Jenkins ou Ava DuVernay (réalisatrice de ‘Selma’, NDLR) n’ont plus de retenue par rapport à ces positions. On a décidé de sortir du ‘créneau’ que la civilisation occidentale nous a octroyé, et on ne laissera personne déterminer qui nous sommes ou ce qu’on peut dire. C’est ce que Baldwin fait, car cette position a commencé avec lui, et même avant. Si Hollywood ne veut pas changer de structure, tant pis pour lui. Parce que le vrai débat, ce n’est pas qui est nommé ou non aux Oscars, c’est le partage du pouvoir: qui décide de quels films sont faits? C’est pour ça que j’ai décidé de produire mon film moi-même! Parce que moi, durant tout ce temps, j’ai dû vous regardez, comme dit Baldwin. Mais vous, vous ne m’avez pas regardé. Il est temps que vous fassiez votre travail – moi j’ai fait le mien.»

Je n’ai écrit aucune ligne de ce film

Et en termes de droits civiques, qui sont les leaders d’opinion aujourd’hui?

«La réalité est très concrète: on a tué ces leaders. Le film parle de ces 3 assassinats: Martin Luther King, Malcolm X, Medgar Evers. On a coupé les boutures quand elles sortaient de la terre, et on a fait en sorte qu’elles ne servent plus d’exemple. On a érigé des statues pour Martin Luther King, on ne parle pas du radical qu’il fut à la fin de sa vie. Et on n’a pas construit de statue pour Malcolm X. Qu’est-ce que ça dit?»

Du coup, que peut faire aujourd’hui celui qui s’intéresse à ces questions? (Re)lire Baldwin?

«Oui, absolument. Le film a une priorité, c’est faire revenir Baldwin sur le devant de la scène et qu’une nouvelle génération puisse s’en servir, comme il m’a servi. Mon combat aussi c’est ça. Ce n’est pas pour rien si les deux films sur lesquels j’ai passé dix ans, c’est celui-ci et ‘Le jeune Karl Marx’ (sortie dans quelques mois, NDLR). Parce que pour moi, ce sont les fondamentaux, ceux qui m’ont permis de comprendre le monde dans lequel je vis. Et si on ne comprend pas le monde, on ne peut pas se battre. Ou alors on se bat à l’aveugle, comme quand on vote pour Trump ou pour Le Pen. Moi je ne veux pas mourir idiot, donc je m’aide.»

Elli Mastorou

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