Lorenzo Mattotti et Jerry Kramsky nous emmènent à «Guirlanda»

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Le dessinateur italien Lorenzo Mattotti retrouve son complice Jerry Kramsky. À deux, ils créent «Guirlanda» un monde peuplé de personnages imaginaires soumis à de terribles épreuves. Une chose est sûre : les Guirs nous ressemblent beaucoup.

Le monde de Guirlanda est comme un corps où tout vit et tout est relié…

Lorenzo Mattotti – Ph. L. Cantais

Lorenzo Mattotti: «C’est un monde où la métamorphose règne. Les montagnes deviennent eau, les fleuves deviennent d’autres choses. Nous voulions un monde où tout est en transformation. Comme l’histoire elle-même. Il y a toujours une conséquence. C’est comme une pelote que l’on déroule. C’est aussi la grande force de la bande dessinée à pouvoir créer des mondes complets.»

Jerry Kramsky: «C’est vrai ! L’histoire est tantôt tragique, tantôt comique.»

On découvre tout en même temps que les personnages. Les Guirs semblent parfois un peu naïfs…

L. M. : «Les Guirs doivent tout affronter et nous aussi. ils se retrouvent dans des situations inattendues. Mais on a tenu à ce que tout s’enchaîne. C’est très lié à la réalité. Elle change tout le temps et nous devons nous adapter. Il y a toujours un moment où d’une situation familière on passe à une autre qui nous semble étrangère. C’est ce que nous voulions raconter.»

Quel que soit le problème, les Guirs avancent toujours…

L. M. : «Ils sont obligés, quitte à devenir cruels. Il faut toujours être en recherche. Encore une fois c’est très proche de notre réel.»

J. K. : « Il y a un proverbe guir qui dit: ‘Si tu n’es pas arrivé, marche!’»

C’est ce qui vous a aussi guidé dans l’écriture?

L. M. : « Nous voulions aussi improviser pendant que l’histoire s’écrivait. C’est un grand plaisir aussi de se laisser aller avec le dessin. Je commençais à dessiner et cela m’amenait à quelque chose d’autre. On se laissait porter par l’idée. Je ne voulais pas une structure stricte dès le départ. Au fur et à mesure s’est créé le développement du récit. Nous avions le point d’arrivée mais la direction prise pour l’atteindre a changé plusieurs fois.»

J. K. : « On avait aussi des situations et des atmosphères que nous voulions raconter. Nous voulions que le personnage principal aille dans le monde des morts, une scène marine, etc.»

Un nouveau chaman vient charmer les Guirs et les manipuler. Une allusion à la vague populiste actuelle ?

L. M. : « Tu sais, nous, en Italie, on connaît bien Silvio Berlusconi ou Beppe Grillo. Il y a toujours eu des populistes. Il y a toujours quelqu’un qui arrive et qui nous dit ce qu’il faut faire. Il raconte des choses douces, agréables à entendre, qui mettent en confiance. Évidemment, on peut raccrocher à la situation actuelle. Mais c’est une vieille histoire, ça vient de loin.»

En quelques lignes

Hippolyte, jeune Guir insouciant, a de quoi se réjouir : son épouse va bientôt accoucher. Mais il va déclencher une catastrophe qui menace le village et jeter ses semblables dans les bras d’un nouveau gourou. Il faut lâcher prise pour se laisser emporter dans «Guirlanda». Mattotti et Kramsky («Docteur Jekyll et M. Hyde») ont tenu à faire de cette histoire une promenade. À la fois original et référencé, cet ouvrage de 400 pages est dédié à Tove Jansson, la créatrice des Moomins. Les Guirs leur empruntent une certaine insouciance à évoluer dans un monde organique. Lorenzo Mattotti laisse courir son trait, laissant ses pastels de côté pour le noir et blanc, dans un écrin cartonné brut et au dos toilé. Une ode à la liberté de l’imaginaire et un plaisir partagé de créativité.

«Guirlanda», de Lorenzo Mattotti et Jerry Kramsky, éditions Casterman, 400 pages, 35€ ****

Nicolas Naizy

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