« La Cire moderne » nous parle de religion « normalement »

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La religion, on en parle de plus en plus. Mais on s’attarde peu sur la nature d’un cheminement spirituel. Cela peut nous surprendre au détour d’un hasard de la vie. Auteur connu en littérature jeunesse, Vincent Cuvellier traite de ce questionnement dans «La Cire moderne». L’histoire d’un jeune couple qui hérite des stocks d’une ciergerie qu’il décide de revendre aux monastères et paroisses qu’il croise sur sa route. Avec le dessinateur Max De Radiguès, il trace un récit plein d’humour sur la foi, sans bigoterie ni prosélytisme.

D’où vous est venue l’idée de parler de spiritualité de cette façon?

Vincent Cuvellier – Ph. Philippine Bouvier

Vincent Cuvellier : «Quand j’écris, cela ne vient pas forcément d’un thème. Ce livre parle d’un cheminement qui est le mien. Moi j’ai traversé la France la Bible en poche. Mais j’avais vraiment rêvé de ce pitch, d’un couple qui hérite de caisses de cierges. Je disais :’Mais qu’est-ce qu’on va en faire?’. J’en avais bien rigolé avec ma copine de l’époque.»

C’est pratiquement comme cela que commence l’ouvrage…

V. C. : «En effet. Mais comme je suis croyant, cela touchait quelque chose en moi. Je voulais parler de la religion de manière normale. On a l’impression que c’est un sujet que l’on ne peut pas traiter de manière sereine. Soit on est très critique, soit on est partisan. Je voulais en parler comme un truc qui existe et qui n’est pas forcément négatif. Il reste de l’espace pour un discours sur la foi entre Jean-Paul II qui se fait sodomiser en Une de Charlie Hebdo ou la vie de saint Vincent de Paul éditée chez Fleurus (célèbre éditeur chrétien, NDLR).»

Vos personnages n’ont d’ailleurs aucun avis sur la question au début de l’aventure…

V. C. : «Ils s’en foutent en fait. Cela ne fait pas partie de leur vie. Ils ne se sont jamais posé la question. S’ils ont hérité des cierges et d’un van, ils n’ont pas hérité du local, de la fabrique en tant que telle. C’est comme si le tonton de Manu leur léguait en héritage une mise à l’épreuve. C’est comme un jeu à travers la mort : ‘Je vais te filer ça, on va voir comment tu te débrouilles’. »

Était-il facile de proposer un tel sujet et un tel traitement aux éditeurs?

V. C. : «Je l’avais proposé à Bayard avec qui je travaille sans problème sur le magazine Astrapi. L’éditeur est détenu par une congrégation religieuse. Il refuse la BD parce qu’elle est trop insolente envers la religion. Je suis allé voir d’autre éditeurs avant Casterman. Personne n’en a voulu parce que j’étais trop respectueux de la religion. Je me suis dit : ‘Qu’est-ce que c’est que ce pays où l’on ne peut pas parler d’un sujet qui concerne des millions de personnes?’. Je ne voulais pas dire que Jésus était super ou que tous les curés étaient des pédophiles. Je crois que dans cet ouvrage, il y autant de scènes de sexe et de fumage de pétards que de scènes d’églises. Je veux intégrer le discours sur la religion dans un vécu quotidien. Je n’avais pas envie de laisser la parole aux quelques excités de la Manif Pour Tous. A priori, Dieu appartient à tout le monde si on y croit !»

Max De Radiguès, comment avez-vous accueilli ce projet?

Max De Radiguès – Ph. D. R.

Max De Radiguès : «D’habitude, je ne fais pas de projet avec un scénariste. C’est la première fois que je dessine l’histoire d’un autre. Ce qui m’a attiré dans le scénario de Vincent, c’est sa manière d’aborder les personnages. Moi qui suis habitué aux récits sur l’adolescence, j’ai été intéressé par ces jeunes censés être des adultes mais qui sont encore en transition. Je retrouvais ici ce même cheminement que pour les ados. Je n’ai jamais été croyant, je me disais que c’était une bonne occasion de traiter du religieux.»

Comment qualifieriez-vous cette histoire ?

M. D. R. : « Tout le monde parle de cet ouvrage comme traitant de la foi. Mais pour moi, c’est avant tout une comédie, parfois un peu burlesque. Les personnages sont pour moi plus importants que la quête religieuse. Le livre parle de plein de recherches différentes dans le chef de chacun des personnages: une relation stable, devenir adulte… Le fait que je ne sois pas croyant a permis sans doute aussi de prendre du recul, de désamorcer certaines scènes et d’aboutir à un ouvrage assez équilibré.»

Nicolas Naizy

EN QUELQUES LIGNES

Un jour, Manu apprend recevoir en héritage les stocks de la ciergerie d’un oncle qu’il n’a plus vu depuis des années. D’abord bien embarrassé de ce legs encombrant, le jeune homme décide finalement de prendre la route avec sa petite amie et son lourdingue de beau-frère pour tenter de revendre les bougies aux monastères et paroisses qu’ils croiseront sur leur route. Pour le jeune homme, c’est le début d’un questionnement spirituel. Inspiré par son propre parcours, Vincent Cuvellier parvient à saisir le cheminement personnel d’un individu qui avait laissé jusque là la religion en dehors de sa vie. Tendre et juste, tout comme le dessin en ligne claire de Max De Radiguès, cet album replace la religion dans la sphère privée loin de son utilisation politique et des débordements extrémistes. Cela fait du bien de lire un récit aussi serein, plein d’humour et au ton franc et sincère.

«La Cire moderne», de Vincent Cuvellier et Max De Radiguès, éditions Casterman, 158 pages, 16,95€ ****

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