Catherine Frot : «Accoucher quelqu’un, c’est une sacrée expérience»

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Ph. D. R.

Chanteuse catastrophique dans «Marguerite», cuisinière présidentielle dans «Les saveurs du Palais» ou encore vendeuse solitaire dans «Odette Toulemonde», Catherine Frot s’investit toujours à 100% dans ses rôles. Une dévotion que le public lui rend bien, puisqu’elle est une des actrices françaises les plus populaires de sa génération. Pour la première fois au cinéma, elle joue face à Catherine Deneuve dans «Sage-Femme». Incarnant le rôle-titre, elle a appris à accoucher… pour de vrai !

Comment avez-vous travaillé votre duo avec Catherine Deneuve ? Vous connaissiez-vous avant ce film ?

Catherine Frot: «Non, on ne se connaissait pas du tout. Dans le film, elle a un double rôle: son personnage prétend être une princesse hongroise, alors qu’en fait elle est fille de concierge. J’ai retrouvé ce même décalage chez Catherine Deneuve, entre une vie fantasmée, et le réel: c’est quelqu’un de très concret, de simple, loin de la vie de princesse qu’on pourrait imaginer.»

Votre rôle est touchant parce qu’il est très humain, et très simple. Comment avez-vous atteint cette simplicité ? On imagine que derrière, il y a eu beaucoup de travail…

« C’était écrit comme ça, il fallait que le personnage évolue subtilement entre l’ombre et la lumière. C’est une femme qui est à un moment de sa vie où elle est éteinte. La maternité va fermer, elle est très critique sur l’avenir du milieu, son fils quitte la maison, elle n’a pas d’homme dans sa vie… Et puis il y a ce coup de téléphone de Béatrice. Le cœur du film, c’est comment sortir du traumatisme qu’elle a eu, d’avoir perdu d’abord cette femme à qui elle s’était attachée, qui était la maîtresse de son père, et puis tout de suite derrière, d’avoir perdu son père. Elle fait le chemin du pardon. J’avais ça à tenir. Il fallait donner une vérité. »

Le fait qu’elle soit sage-femme, qu’est-ce que ça apporte à votre personnage ?

«Je pense que dans ce film, on peut mettre des grands mots. On peut parler de naissance, de mort, et de transmission. Le fait qu’elle soit sage-femme, c’est la nourriture du film. C’est quelqu’un de très dévoué à son métier. J’ai rencontré des sages-femmes pour l’occasion, et j’avoue que c’est des femmes assez extraordinaires, parce qu’elles sont vraiment dans le don de soi. Elles sont confrontées tout le temps à la naissance, mais à la mort aussi, et c’est pour ça que mon personnage est capable de s’occuper de Béatrice, qui est en train de mourir. C’est un film sur la maternité, pour moi.»

Les scènes d’accouchement sont très réalistes…

« Parce qu’elles le sont! Eh oui, je l’ai fait, j’ai accouché une femme! Je ne voulais pas, au départ. J’ai dit à Martin Provost (le réalisateur, NDLR) : ‘Je dois voir ça au moins une fois en vrai, et après je te dirai si j’en suis capable.’ Alors j’ai assisté à un premier accouchement, et là j’ai vu quelque chose de très beau. J’avais peur, et je ne m’attendais pas à trouver la beauté (rires). Donc à partir de là, j’ai pris quelques cours avec des professeurs en accouchement. Et au moment du tournage, la caméra était sur moi, et la vraie sage-femme était juste à côté. Mais c’est moi qui sortais les bébés ! »

Comment vous avez fait ?

«J’étais dans une froideur totale. A l’intérieur de moi, j’étais technicienne. Mais c’est une sacrée expérience, hein. Pas une expérience d’actrice, une expérience de femme (rires).»

Ph. D. R.

Pour «Marguerite» de Xavier Giannoli vous aviez aussi appris à chanter faux. Cet apprentissage, c’est votre façon d’aborder un personnage ?

« Ça fait partie du métier d’acteur. On représente quelqu’un d’autre, donc on se doit de s’investir un minimum. Une fois dans un film je devais jouer une pianiste virtuose, et j’avais un morceau très difficile à apprendre. Je connaissais un peu le piano, mais ce morceau était incroyablement rapide… J’ai appris à donner l’illusion avec mes mains, alors qu’en fait je ne faisais travailler que le petit doigt et le pouce! Il y a quelques petits repères, et ça marche.»

Quand son fils lui annonce qu’il veut être sage-femme, la première réaction de Claire est de dire : «Mais c’est un métier de femme !» Alors qu’on entend souvent ça plutôt dans l’autre sens, on dit aux femmes que tel métier est un métier d’homme… Qu’en pensez-vous ?

Ça prouve aussi qu’elle ne voit pas le monde qui change autour d’elle. Elle ne voit pas que les choses vont vite : la maternité devient une usine à bébés… les codes ne sont plus les mêmes. Le monde change, tout simplement, et c’est normal. Pas toujours dans le sens qu’on voudrait, mais il y a des changements et il faut faire avec. Après on apprend qu’on ne dira bientôt plus sage-femme mais ‘maïeuticien’ ou ‘maïeuticienne’… »

J’ai accouché une femme en vrai !

Pensez-vous qu’un homme puisse être sage-femme ?

«Personnellement, je n’en ai pas vu, mais je sais que ça commence à arriver. Quand on voit le détail comme je l’ai vu dans les maternités, on se rend compte que quand un homme s’occupe d’un accouchement, c’est un médecin. Spécialiste des accouchements, certes, mais dans la hiérarchie, c’est les hommes qui ont les hauts postes. Les femmes, c’est comme ce qu’on appelle les ‘petites mains’ en couture. Souvent, c’est les hommes qui tiennent le truc, mais c’est les femmes qui sont derrière. Et ça, je l’ai senti. »

Chaque tournage est une expérience intense, et on imagine que celui-ci l’a été aussi. Qu’est-ce que ce film vous a appris, en tant qu’actrice, ou en tant que femme ?

«J’ai travaillé sur quelque chose que je n’ai pas souvent l’occasion de faire: l’humilité, la modestie, et la petitesse de la vie de quelqu’un. J’ai rarement eu cette sensation d’aller aussi loin là-dedans.»

Elli Mastorou

EN QUELQUES LIGNES

Martin Provost (‘Séraphine’) doit sa vie à une sage-femme qui, à sa naissance, lui a donné son sang. C’est donc un film très personnel (mais pas autobiographique) qu’il livre avec ‘Sage-Femme’, présenté le mois dernier au festival de Berlin. Et c’est avec beaucoup de dévotion et d’humilité que Catherine Frot (‘Marguerite’) embrasse le rôle-titre pour raconter l’histoire de Claire, qui passe ses journées à donner la vie (et parfois affronter la mort). Mais de vie, Claire n’en a pas beaucoup, enfermée dans un quotidien morne et menacée par le chômage.

L’irruption de l’excentrique Béatrice (surprenante Catherine Deneuve), ancienne amante de son père, va raviver des blessures enfouies chez Claire, mais aussi l’aider à se reconnecter à l’existence. Le rythme du film pâtit du côté touche-à-tout du scénario (les enfants, le passé, l’amour, l’industrie hospitalière). Mais les deux Catherine, réunies pour la première fois au cinéma, forment un duo contrasté, d’une grande justesse et parfois touchant – tout comme les scènes (réelles) d’accouchement, où la réalité brute fait brusquement irruption sur grand écran. Un film solaire sur la transmission et le temps qui passe. (em)

3/5

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