Yann Moix : « Il n’existe pas de jihadisme sans jeunesse »

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AFP / F. Lo Presti

 

Dans son « Terreur », l’écrivain Yann Moix livre une réflexion sur le jihadisme qui touche nos pays et sur ses conséquences au quotidien chez nous. Il écrit que « tout citoyen peut mourir en martyr, visé sans l’être vraiment, dans une guerre qu’il ne fait pas mais qu’on lui fait ». Cela ne peut pas être sans conséquence…

Vous écrivez dans votre livre qu’il n’existe pas de jihadisme sans jeunesse. Les jeunes sont-ils, selon vous, par nature violents ou radicaux ?

« Vous avez sûrement remarqué autour de vous que quand on est jeune, on fait des conneries. On a ‘envie’ de se radicaliser, faire des choses un peu absolues. On ne relativise pas beaucoup quand on est jeune. On a l’impression que tout se joue à cette période de la vie, qu’on a le droit de tout faire, qu’il faut aller loin. Quand on regarde tous les terroristes de 1993 à nos jours, ils ont toujours été des jeunes. Ceux qui sont allés loin dans l’action, dans la mort, dans la pulsion sont en général des jeunes. »

Vous dites que ce sont des ados qui jouent à la guerre.

« Chez les jihadistes actuels, il y a une confusion entre le virtuel et le réel. Il y a 15 ans, le virtuel était un lieu dans lequel on allait se reposer après la réalité. Après le travail, on allait jouer sur Internet. Aujourd’hui, c’est différent. Pour les jeunes, Internet est une réalité qui a la même légitimité que la ‘vraie réalité réelle’. Ce sont deux mondes qui coexistent et qui ont la même valeur. »

AFP / J. Demarthon

Pour aborder cette disparition de la frontière entre le réel et la virtualité, vous prenez l’exemple de Pokemon Go.

« Outre le fait que j’ai été très étonné que les jihadistes n’ont pas utilisé le phénomène Pokemon Go pour commettre un attentat, on y voit bien la confusion entre la réalité et la virtualité. Vous avez rendez-vous dans un paysage réel avec un personnage virtuel. »

Ils jouent avec les codes de la fiction, se mettent en scène.

« Ils jouent à la guerre mais ils font des vrais morts. Quand les nazis faisaient de la propagande, ils réalisaient des films qui avaient l’air vrai. Aujourd’hui, les jihadistes de Daesh ont bien compris que les jeunes confondaient virtuel et réel. Alors pour qu’un film sur leurs atrocités ait l’air vrai, il faut y ajouter du faux. Par exemple pour que la vidéo du pilote jordanien se faisant brûler dans une cage ait l’air plus vraie, on y met des plans de coupe avec un mannequin. »

« La troisième guerre mondiale a commencé »

On a souvent pointé du doigt le problème d’intégration dans nos sociétés. Vous en pensez quoi ?

« Les jeunes, par définition, ne sont jamais intégrés. Je ne dis pas les musulmans, je parle de la jeunesse. Ne parlons pas non plus d’assimilation. Les jeunes ne veulent pas ressembler. Quand on est jeune, on veut être en dehors du jeu. Il y a une sorte d’éclipse, d’illusion d’optique. On a l’impression que les jeunes musulmans ne sont pas intégrés, alors que ce sont les jeunes qui ne le sont pas, jamais. Ça n’existe pas. Les réflexions ‘c’est bizarre qu’il soit devenu jihadiste alors qu’il fumait du shit et qu’il buvait de l’alcool’ n’ont aucun sens. Ça va avec. Ça prouve que ce sont des jeunes. Avant on avait des punks, des skinheads, des blousons noirs. Il y a toujours eu des jeunes radicalisés. La grande nouveauté, c’est qu’ils ont trouvé un nouveau truc à mettre dans leur radicalité : la religion. C’est plus grave car la religion peut faire faire des choses que la punkitude ne faisait pas faire. »

Vous écrivez qu’il ne faut pas dire ‘ce n’est pas l’islam’ mais il faudrait dire ‘c’est une mauvaise interprétation de l’islam’.

« Si à la fin des attentats, les types chantaient des passages des Beatles, on serait bien obligés de dire que cela a un rapport avec les Beatles. Ça a à avoir avec l’islam. Je me souviens qu’à l’époque, des jeunes écoutaient les disques de Led Zeppelin à l’envers ; et cela donnait des messages sataniques. Nul n’est tenu de les écouter à l’envers. McCartney et John Lennon n’ont jamais demandé qu’on écoute leur disque à l’envers. Si des tarés le font, ce n’est pas leur faute. Alors, ce n’est pas la faute de l’islam si des tarés lisent le Coran à l’envers. Je sais qu’il y a des versets violents à l’intérieur, mais c’est quand même étonnant que pendant les 1.400 dernières années, il n’y a pas eu des attentats au nom de l’islam. Je pense que c’est un islam frelaté, lu de travers. On peut tout faire dire à un texte ! »

Vous parlez d’une hyperguerre, une guerre qui n’a pas de fin.

« La guerre a commencé. Elle n’a pas débuté, elle a commencé. La différence entre un début et un commencement, c’est que le début est déclenché par quelque chose, tandis que le commencement c’est l’ambiance dans lequel le début viendra s’inscrire. Le commencement est un climat. Pour moi, la troisième guerre mondiale, ou mondialisé, a commencé. Tout le monde le sait mais personne n’ose pas le dire. »

Maïté Hamouchi

En quelques lignes

On ne vous cache pas la difficulté de donner son avis sur un tel essai. Nous avons parfois été d’accord avec ce qui y était relaté, parfois pas. Une chose est sûre, c’est que les notes qu’a pris l’écrivain Yann Moix (connu aussi notamment en tant que chroniqueur pour ‘On n’est pas couché’ ou en tant que réalisateur du film ‘Podium’) depuis les attentats à l’encontre de Charlie Hebdo suscitent la réflexion, interpellent, questionnent. Elles agitent. N’est-ce pas exactement ça le but d’un tel ouvrage ? En ce sens, cet essai est une réelle réussite. L’auteur met des mots (et on connait son attachement sur l’importance des mots choisis) sur des pensées que l’on a peut-être eu nous-mêmes à la suite d’un attentat commis en Europe. Il ose dire tout haut ce que certains penseront tout bas. « Terreur » n’est pas résumable. C’est une succession de notes, de paragraphes, qui donnent à « penser » le terrorisme, ses jihadistes et ses jeunes. Rassemblées par thème, les pensées de l’écrivain se terminent sur une page vierge, une page dédiée au « nouvel attentat qui vient d’avoir lieu ».   (mh)

« Terreur », de Yann Moix, éditions Grasset, 256 pages, 18€ 4/5