Des parents témoignent : « Émilie a été harcelée car elle était ‘différente’ »

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Ph. D. R.

Le 19 décembre 2015, Émilie Monk, une jeune fille de 17 ans, s’est donné la mort en se jetant du balcon de sa chambre. Victime d’un grave harcèlement scolaire, elle n’a pas trouvé autre solution que de se suicider pour mettre fin à son calvaire. Quelques mois plus tôt, la jeune française avait commencé à écrire un livre, un témoignage à destination d’autres victimes d’harcèlement pour qu’ils « restent forts ». 

Aujourd’hui, les parents d’Émilie, Ian et Virginie Monk, font du combat de leur fille le leur. Ils publient les quelques pages écrites par Emilie, y ajoutent leurs propres sentiments et réflexions et espèrent ainsi conscientiser familles, professeurs, directeurs et psychologues de ce véritable fléau. Un livre et un témoignage essentiels !

Avant de se donner la mort, votre fille avait décidé d’écrire son calvaire pour que les autres jeunes se battent, soient forts. Elle était persuadée qu’elle était sortie de tout ça ?

Ian Monk : « Je pense, oui. Je n’en suis pas à 100% sûr. Quand elle a commencé à écrire ces notes, elle suivait à nouveau des cours, elle avait gardé des anciens amis. Elle pensait qu’elle avait surmonté ses problèmes, elle voulait montrer aux autres qu’il était possible de s’en sortir même après un harcèlement aussi horrible qu’elle avait vécu. »

Saviez-vous qu’elle écrivait un livre ?

I. M. : « J’avais vu qu’elle écrivait quelque chose mais elle ne voulait pas nous le montrer tant qu’il n’était pas fini. Elle voulait qu’on voie qu’elle allait mieux. Mais en réalité, je pense que l’écriture de ce livre a rouvert les plaies. Ça l’a précipitée dans une nouvelle dépression. Je savais qu’elle avait subi des choses horribles au collège. Mais on avait pris le parti de ne plus trop en parler. On voulait la tourner vers le futur. Il lui a manqué au moment où il le fallait un vrai suivi psychiatrique. »

Quand elle est sortie de l’hôpital, on vous a dit que vous deviez trouver un psychiatre sans vous donner des pistes pour autant. Il vous a fallu des mois pour trouver celui qui lui convenait.

I. M. : « Quand elle est revenue chez moi, on m’a juste donné un ordonnance pour ses médicaments et on m’a dit qu’on devait lui trouver un psychiatre, sans autres explications. L’hôpital ne m’a jamais dit quels étaient réellement ses problèmes, combien de temps elle devait prendre ces médicaments, qui contacter. On s’est senti abandonnés. »

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Que s’est-il passé le jour où elle a mis fin à ses jours, selon vous ?

I. M. : « Cela faisait quelques jours qu’elle l’avait décidé je pense. Elle l’avait planifié. Par exemple, elle a passé la veille une bonne soirée avec sa maman, elle s’est réconciliée avec sa sœur avec qui elle avait eu une petite dispute. Elle voulait être en bons termes avec tout le monde. Je pense qu’elle ne voulait pas que quelqu’un se sente responsable de son geste. Ce jour-là, elle était euphorique, elle essayait de belles robes, elle se maquillait, elle me demandait si je la trouvais belle. Elle m’a embrassé puis est partie dans sa chambre. Elle a attendu que je mette mon casque pour que je ne l’entende pas et que je ne la trouve pas. Elle voulait en finir avec sa souffrance. »

Elle était harcelée car elle était « différente ». Elle était brillante à l’école, ne mangeait pas de viande…

Virginie Monk : « Dans l’établissement où elle était, un établissement huppé et élitiste, toutes les filles devaient avoir les cheveux lisses, des vêtements de marque, se maquiller. Emilie était, en fait, tout l’inverse. Elle avait un look ‘baba cool’. Elle s’intéressait à la lecture, aux animaux, elle était végétarienne alors qu’autour d’elle, les jeunes portaient des fourrures. On la traitait de clocharde, de sous-merde. Après son suicide j’ai rencontré une douzaine de victimes du même établissement qui ont été aussi harcelées. L’un d’elles étaient harcelées car elle avait des formes, une autre parce qu’elle avait de l’acné. Elles étaient pas ‘dans la norme’, était impopulaires et devenaient ainsi la cible facile d’harcèlement. Tous ces jeunes m’ont expliqué combien ça les avait démolis psychologiquement à l’époque mais même encore maintenant. Ça laisse des séquelles. »

Il y a eu plusieurs cas d’harcèlement dans le Collège Notre-Dame-de-la-Paix, à Lille.

I.M. : « Il semblerait qu’il y a une sorte de culture d’harcèlement dans cet établissement. »

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Suite au suicide d’Emilie, il n’y a eu aucune réaction de la part du collège. Il n’y en a toujours pas à l’heure actuelle ?

V.M. : « Depuis cette rentrée, un nouveau directeur a été nommé. Il nous a dit avoir mené sa propre enquête et qu’aucun professeur n’était au courant du harcèlement que subissait Emilie, et aucun élève non plus. C’est absurde de croire qu’ils auraient dit le contraire. Finalement, vu que les médias se sont emparés de l’histoire, le directeur aurait mis en place des groupes de réflexion sur le harcèlement scolaire et des ambassadeurs dans les classes. »

Vous pointez du doigt l’école et les professeurs mais également le système mis en place dans les écoles privées.

I. M. : « Je pense qu’il y a une différence entre les écoles publiques et les écoles privées. Ces dernières ont besoin de garder une bonne réputation, elles ne pensent qu’à ça. Ce qui les intéresse, ce sont les points. Nous avons mis notre enfant dans le privé en pensant qu’il aurait une bonne éducation non seulement scolaire mais aussi dans le respect des autres. En fait, il s’est passé le contraire. »

V.M. : « Ils minimisent les faits. Et puis, il faut savoir que dans le privé, la cotisation annuelle est calculée en fonction de votre salaire. Plus vous gagnez de l’argent, plus vous en envoyez à l’école. Il est certain qu’ils n’avaient pas du tout envie de perdre tel ou tel élève dont les parents avaient de l’argent. J’ai eu des témoignages en ce sens. Les professeurs disaient même aux victimes : ‘tu peux toujours essayer de porter plainte, ça ne sert à rien.’»

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Les professeurs assistaient parfois passivement au harcèlement d’Emilie.

V. M. : « Oui, et parfois, ils en ajoutaient même. Emilie était très forte en anglais. Un jour, la classe s’est moquée d’elle, le professeur en a ajouté pour se faire bien voir des autres élèves. On m’a aussi raconté qu’un jour, une jeune magrébine était insultée par les élèves devant des professeurs qui n’ont pas du tout bronché. »

Consciente du harcèlement qu’elle aurait pu vivre sur Internet, Emilie a vite verrouillé son compte Facebook.

V. M. :« Avant qu’elle ne verrouille son compte, elle avait reçu des menaces de la sœur d’un de ses anciens copains.  C’était la fin de l’année, la fille lui avait dit qu’elle attraperait à la rentrée. »

I.M. : « Elle avait très vite coupé court aux réseaux sociaux, elle savait ce qui pourrait s’y passer. »

Maïté Hamouchi

« Rester fort », d’Emilie Monk, éditions Statkine & Cie, 9,90€
Tous les droits du livre seront reversés à des associations qu’aurait soutenu Emilie : de lutte contre le harcèlement et de protection des animaux.

SOURCEMaïté Hamouchi
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