Le français se réinvente sur les réseaux

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AFP / O. Morin

Pour certains, les réseaux sociaux et les messageries en ligne seraient les cimetières de la langue française. Des chercheurs de l’UCLouvain y voient plutôt une nouvelle adaptation à ces nouveaux modes de communication. En cette Journée de la Francophonie, le français n’a jamais été aussi vivant.

Avis aux esprits chagrins: la langue française ne souffrirait pas d’une mauvaise influence des nouvelles technologies. Selon une recherche de l’UCLouvain, les francophones ne martyrisent pas davantage leur langue sur les réseaux sociaux qu’ailleurs. Ils s’adaptent simplement à la situation dans laquelle s’inscrit leur communication.

Communiquer via les réseaux sociaux et les messageries instantanées viendrait appauvrir la langue, selon certains.

Au Centre du traitement automatique du langage (Cental) de l’UCLouvain, des linguistes ont souhaité vérifier ces accusations envers ces persécuteurs de l’idiome que seraient Facebook, Messenger et autres Viber. De nombreuses personnes, et spécialement des jeunes, y apprendraient de mauvaises manières langagières à faire pâlir plus d’un académicien.

Adaptation

Qu’on se rassure, l’analyse de milliers de messages et de conversations en ligne envoyées aux chercheurs par des volontaire n’est en rien apocalyptique pour la langue de Molière: «Il y a une certaine transformation sur la langue, la graphie et la syntaxe», constate Louise-Amélie Cougnon. Mais davantage que des fautes, cette sociolinguiste note une capacité d’adaptation des auteurs des messages à la situation de communication. En clair, Vous pouvez à la fois rédiger un e-mail ou un message professionnel sur Facebook en français «normé», et par la suite signer un courrier dans un cadre plus familier sous une syntaxe. Point de faute ici mais bien une autre ton. « On est dans les niveaux de langage, qui ont toujours existé. Mais on les variait surtout à l’oral. Or ici, ils varient surtout à l’écrit, ce qui se faisait beaucoup moins auparavant. Il y a des fautes d’orthographe mais beaucoup moins qu’on ne le pense.» Les auteurs des messages semblent d’ailleurs assez bien maîtriser les règles de grammaire et d’orthographe quand on leur demande.

Le projet «Vos Pouces pour la science» tente de dégager des tendances communes d’écriture. Ainsi des jeunes adopteront «un langage branché pour faire cool». «On réintroduit plus d’émotions dans la langue écrite (la joie, la colère,…). Cela passe par le simple fait de démultiplier les voyelles, ou les signes de ponctuation. Les émoticônes servent aussi à ponctuer, en remplaçant les points. Une émoticône apporte aussi la clé de lecture de la phrase qui la précède.»

De nouveaux rituels

Attention, il ne s’agit pas de règles qui viendraient composer une nouvelle grammaire qu’il faudrait enseigner. «Non, ce que montrent nos recherches, c’est que ces ‘règles’ sont des processus ritualisés et pas du grand n’importe quoi.»

Selon Cédrick Fairon, directeur du Cental, il s’agit de jeux sur le langage et non de mauvaises pratiques. Ce jeu avait d’ailleurs atteint son paroxysme lors de l’apparition du langage SMS il y a plus de dix ans, où les mots étaient contractés ou transformés pour se soumettre aux contraintes d’espace aujourd’hui disparues. On en est un peu revenu aujourd’hui de ce jeu qui consistait à contracter ‘demain’ en ‘2m1’.

 

Mais pourquoi des voix s’élèvent pour annoncer la mort prochaine de la langue française ? Pour Cédrick Fairon, ce sont surtout le fait de ceux qui prétendent détenir la norme. Au Cental, on préfère positiver: «Jamais autant de personnes n’ont écrit aujourd’hui. Par le passé, l’écriture était le fait d’une élite. Aujourd’hui, tout le monde écrit. Et finalement, c’est formidable cette démocratisation de l’écriture!», s’enthousiasme Louise-Amélie Cougnon. «Un dictionnaire fige une réalité à un moment donné», ajoute Cédrick Fairon. «Ici, on est dans des mécanismes génératifs qui vont créer beaucoup de variantes. On préfère observer sans jugement de valeur et veiller à ce que le plaisir de la langue et l’aspect ludique soient toujours présents.» Tout pour qu’une langue soit vivante.

Une semaine pour célébrer la vivacité de la langue

Le 20 mars, la francophonie fait la fête à sa langue. Quelque 274 millions de personnes partagent le français à travers le monde. Il faudrait d’ailleurs parler des français, tant les particularités régionales forment une galaxie langagière passionnante à appréhender. Comme chaque année, la semaine de la langue française en fête prévoit jusqu’au 26 mars une foule d’activités dans toute la Fédération Wallonie-Bruxelles. Spectacles, concerts, ateliers, expositions, lectures, petits et grands ont le choix de jouer comme ils le souhaitent avec cette langue qui nous relie. Cette année, ce sont les deux Woluwe -Saint-Pierre et Saint-Lambert- qui reçoivent le titre de Villes des mots 2017, devenant les capitales de la langue le temps d’une semaine. Chaque édition permet aussi d’enrichir son vocabulaire en listant dix mots venant des quatre coins de la francophonie. En 2017, il s’agit d’avatar, émoticône, favori, fureteur, héberger, nomade, nuage, pirate, télésnober. Leur point commun? Appartenir à l’univers numérique, thème de cette édition.

 

Nicolas Naizy

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