Emilie Dequenne dans ‘Chez nous’: «Il est naïf de croire qu’un parti politique peut représenter le peuple équitablement»

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Ph. Cineart

 

De près ou de loin, les films ont toujours un aspect politique. ‘Chez Nous’ aborde les choses de front avec l’histoire de Pauline, une infirmière du Nord de la France qui va se retrouver à faire campagne pour l’extrême-droite. Et qui ne va pas se faire que des amis… Après le pétillant ‘Pas son genre’, Emilie Dequenne retrouve Lucas Belvaux pour un film engagé, qui a permis à la comédienne de ‘Rosetta’ d’affûter son discours politique.

 

Comment Lucas Delvaux a abordé ce rôle avec vous ? C’était pendant le tournage de ‘Pas son genre’ ?

EMILIE DEQUENNE : « Il ne m’en a pas parlé à ce moment-là, mais c’est vrai que pendant le tournage de ce film, dans le Nord de la France, il y avait des sondages pré-électoraux qui donnaient le FN gagnant à 30 ou 40%, Et il en est venu à se demander pour qui voterait Jennifer, mon personnage. C’est de là qu’est venue l’idée du film. Quand il m’en a parlé, il avait presque fini le scénario. Et quand je l’ai lu, en dehors du fait que j’avais très envie de le retrouver, j’ai adoré. Je ne pouvais pas espérer mieux. »

 

Avez-vous l’impression que c’est un personnage différent de ce que vous avez joué jusqu’ici ?

« Oh c’est un personnage assez singulier, je trouve. Mais en même temps, elle est ultra-contemporaine. Je m’identifie beaucoup à ce genre de personnage, et j’ai beaucoup d’amies comme elle. Pour moi, c’est quelqu’un de très réel. Et le basculement politique qui va lui arriver, il est très à l’image de ce qui se passe aujourd’hui. »

 

Qu’est-ce que vous avez pu exprimer de vous à travers ce personnage ?

« Ce n’est pas tellement le personnage, mais le projet en entier. Ça fait des années que je souffre à l’idée de me rendre compte que, dans les personnes que je côtoie et que j’adore, il y en a qui ont un discours, disons… poliment raciste. »

 

Mais raciste quand même.

« Oui. Des gens qui en tout cas, quand la conversation dévie vers la politique, vont dire : « le Front National… ça va. » Avec les sondages, je me rends compte aussi que beaucoup plus de gens que je ne le pense voteront Front National. Et ça, ça me fait un mal de chien. Face à ça, je me sentais complètement désarmée, je n’avais pas de mots. Et ce film m’a, non seulement donné des armes pour m’exprimer, mais en plus m’a permis d’évacuer tout le tumulte que provoque chez moi ce basculement politique actuel. Et ça m’a fait beaucoup de bien. Maintenant, quand j’entends les gens parler de Marine Le Pen, je sais exactement quoi répondre. »

« Ce film est un outil nécessaire au débat démocratique »

Ce film a affûté votre discours politique…

« Oui, maintenant j’ai des vraies armes pour argumenter. Ce film est un outil nécessaire au débat démocratique. »

 

Vous définiriez-vous comme quelqu’un d’engagé politiquement, quelqu’un de militant ?

« Militante non, engagée oui. Pour moi, faire ce film, c’est un acte engagé. C’est un film qui m’offre la possibilité de défendre mes valeurs, et je pense que ces valeurs sont plutôt bénéfiques. Je ne ferai pas que des films engagés, mais en tout cas je m’engagerai toujours pour les films que fais. Et quand en plus il s’agit d’un film engagé comme ici, mon engagement est …double. »

 

Si un jour votre fille vous dit : « Maman, je vais voter Front National »… ?

« (Coupe) Elle ne dira jamais ça. Ce n’est pas possible. C’est justement pour ça que j’ai fait ce film. Pour expliquer que ce n’est pas en se fermant à l’autre qu’on avance, mais en s’ouvrant, en échangeant… Le pire, c’est que mon personnage ne se rend pas compte, c’est naïvement sa conviction de pouvoir aider les autres qui l’entraîne là-dedans. C’est grâce à ça qu’ils vont la chercher, c’est un discours presque sectaire je trouve : pointer chez l’individu ses qualités, lui dire qu’on a besoin de lui… Le problème c’est qu’il est naïf de croire qu’un parti politique peut représenter le peuple équitablement, puisqu’au sein d’un même peuple, il y a différentes classes sociales. C’est bien pour ça que nous avons une droite, une gauche, un centre… Donc on va forcément se retrouver face à un régime totalitaire. »

Ph. D. R.

 

Vous parlez politique avec vos amis ? Vous savez pour qui ils votent ?

« J’ai sûrement des amis qui votent à droite… Mais je ne parle pas trop politique, mes parents ne m’ont jamais dit pour qui ils votaient, c’est quelque chose de secret dans ma famille. Mais pour contrer ces partis d’extrême-droite, il est impératif pour les partis traditionnels de se réformer un maximum. Le monde bouge très vite, et je pense que la gauche telle qu’elle a été créée est obsolète. La société bouge tout le temps, donc les partis politiques doivent suivre. »

 

Comment avez-vous vu changer le monde autour de vous depuis ‘Rosetta’, qui parlait déjà de chômage, de précarité… ?

« Oui, je me souviens que j’étais invitée à des émissions politiques, que j’ai déclinées d’ailleurs, parce que ça m’a dépassée. Tout comme la création du Plan Rosetta par Laurette Onkelinx à l’époque : je n’étais qu’une comédienne de 17 ans ! Mais je n’ai pas ce ressenti, en Wallonie, de danger vis-à-vis de l’extrême-droite. Bien sûr je me souviens de la montée du Vlaams Blok, qui est aujourd’hui le Vlaams Belang. C’est ce qu’on montre dans le film, avec le parti qui change de nom : il y a un travail sur l’image, sur la façade : on ne veut pas de skinheads, sauf s’ils se laissent pousser les cheveux et mettent un costume. »

 

Un mot sur votre collaboration avec André Dussollier ?

« C’était une superbe rencontre. Cette scène de dîner, où il tente de convaincre Pauline… Je me suis régalée. C’est un grand bosseur, il a plus le trac qu’on ne le pense. Et c’est quelqu’un qui fait preuve d’une grande humilité, il écoute son partenaire, et traite tout le monde à égalité : mon mari a un petit rôle dans le film, et après une scène avec André il est venu me dire : « C’est fou, il est aussi généreux avec moi qu’avec toi ! » (Rires). »

 

 

EN QUELQUES MOTS…

Comment on en arrive à voter pour l’extrême droite ? Pour qui vote votre voisin, votre médecin ? A travers Pauline, infirmière à domicile dans le Nord de la France, voilà des questions auxquelles tente de répondre ‘Chez Nous’, le nouveau film de Lucas Belvaux (‘Pas son genre’, ’38 témoins’). Incarnée avec dévotion par Emilie Dequenne, Pauline s’occupe seule de ses deux enfants et de son père en plus de ses patients. Elle n’a pas vraiment le temps d’avoir une conscience politique. Alors quand, via un ami familial (André Dussollier, glaçant), elle intègre un parti d’extrême-droite (dont la Présidente, très blonde, rappelle vaguement quelqu’un), elle pense vraiment pouvoir ‘aider les gens’. Elle va perdre certains amis, en gagner d’autres, chanter l’hymne national, avant de réaliser ce que le film veut montrer : que malgré sa façade policée et ses costumes-cravates, l’extrême droite reste l’extrême droite. Un parti dont le seul programme est la haine de l’autre. Avec la naïve Pauline, Belvaux trempe un orteil dans les eaux marécageuses du populisme. On aurait aimé qu’il y donne un coup de pied. La déconstruction politique reste périphérique et laissera sans doute les plus engagés d’entre nous (à droite comme à gauche) sur leur faim. Mais parce qu’il se met à hauteur d’humain et scrute notre tissu social, ‘Chez Nous’ est un film brûlant et nécessaire. 3/5 (em)

SOURCEElli Mastorou
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