‘Sacred Water’ d’Olivier Jourdain: « A travers l’éjaculation féminine, je parle de la culture d’un pays »

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Le ‘kunyaza’, vous connaissez peut-être si vous avez des amis Rwandais ou que vous l’êtes vous-même. Pour les non-initiés, ce terme désigne l’arme secrète des femmes rwandaises : une pratique sexuelle consistant à faire jaillir de l’eau d’entre leurs cuisses au moment ‘crucial’. Oui, on parle donc d’éjaculation féminine. Pas besoin de rougir ! Avec légèreté et sans (trop de) tabous, Olivier Jourdain est parti sur place avec sa caméra en savoir un peu plus sur le sujet…

 

Comment êtes-vous arrivé à ce sujet assez particulier ? 

OLIVIER JOURDAIN : « Je suis tombé dessus en 2009, lors d’un premier voyage au Rwanda. J’aime beaucoup ce pays, et depuis ce premier voyage j’essaye d’y retourner au moins une fois par an. A l’époque je filmais un personnage pour un autre projet, et un jour je lui ai demandé pourquoi après des nuits avec des femmes il laissait son matelas sécher au soleil. Au lieu de m’expliquer de façon crue, il a raconté ça comme un conte : « Il était une fois, une reine qui se sentait bien seule… » C’est l’histoire que je reprends dans le film. C’est comme ça que j’ai découvert ça, et j’ai été complètement bluffé par le sujet. »

 

Quelle place a donc cette pratique dans la société rwandaise ? On ne se rend pas exactement compte…

« Oui c’est vrai que le film pose beaucoup de questions, et j’aime l’idée de ne pas devoir répondre à tout. On part de l’idée de partager un moment d’intimité, mais au final c’est davantage un film sur la transmission, la culture. Le sujet de l’éjaculation féminine est une excuse pour entrer dans l’intimité d’un pays. Ce n’est pas un manuel de pratiques sexuelles, si les gens s’attendent à des images explicites, ils vont être déçus (rires). »

« Ce n’est pas un manuel de pratiques sexuelles »

 

Donc l’éjaculation féminine est une porte d’entrée pour parler du Rwanda au sens large…

« Oui, c’était important aussi de montrer une autre image du pays. Je disais aux gens que je faisais un film qui parle de sexualité au Rwanda, et ils pensaient que j’allais parler de viols, d’excisions…Alors qu’il n’y a pratiquement pas d’excisions au Rwanda. C’est fou à quel point les gens n’arrivent pas à se détacher de ça, mais c’est aussi parce qu’ils ne voient rien d’autre dans les médias ! On a vraiment une image tronquée de l’autre, on en a peur… J’avais justement envie de balayer ça. Sans non plus idéaliser, mais juste dire qu’il y a autre chose à voir, autre chose à raconter. »

 

En Europe ce genre de pratique n’est pas vraiment abordée en société…

« Oui, chez nous c’est quelque chose d’un peu spécial, une sorte de « niche » dans le porno, et on est assez gênés d’en parler. Alors que ce qui est étonnant, c’est qu’au Rwanda, le plus difficile c’était de trouver une femme qui assumait ouvertement ne pas être femme-fontaine ! C’est une pratique importante dans leur culture, qui se transmet de femmes en femmes, mais de manière très secrète, donc les gens en parlent quand même difficilement. »

 

Vestine, l’animatrice radio qu’on voit dans le film, en parle ouvertement…

« Ah oui, elle c’est un bulldozer (rires). A la radio elle parle du couple, de la famille, des valeurs… C’est l’émission la plus écoutée du pays. Elle était une sorte de fil rouge, et grâce à elle j’ai pu rencontrer plein de gens aussi. »

 

Dans quelle mesure le plaisir féminin est central dans cette pratique ? A voir le film, on a l’impression que les hommes y tiennent davantage que les femmes, notamment avec le témoignage de cette femme qui dit que son copain lui en veut car elle n’y arrive pas…

« C’était très important de mettre ça dans le film, pour ne pas donner l’impression que le Rwanda est le pays du plaisir féminin…

« C’est un sujet très casse-gueule »

 

Quel pays l’est-il, en même temps ?

« Oui, on n’y est pas encore (rires) Je pense que le plaisir de l’homme est central : ça le réconforte, de voir concrètement que sa femme a du plaisir. Son plaisir à lui passe par son plaisir à elle, donc il y a quand même du plaisir en jeu. Mais il y a une énorme pression aussi, donc c’est assez compliqué. »

 

Est-ce que ce film vous a poussé à vous questionner aussi sur notre sexualité à nous, Européens ?

« J’ai eu plein de discussions autour du film dans plein de pays différents et les gens racontent des choses personnelles, ils se questionnent… Donc oui, le film est aussi un miroir de ma sexualité, de notre sexualité. Ça renvoie à notre propre intimité, ça questionne ce qu’on partage. Avons-nous vraiment cette ouverture d’esprit ? Cette liberté ?  Le couple à la fin qui discute de choses intimes dans leur lit, c’est une image universelle. Ça peut être n’importe quel couple. C’est vers ça qu’il faut aller. »

 

En tant qu’homme et en tant que Blanc, n’y a t-t ’il pas des limites à ce que vous pouvez découvrir sur le sujet ? N’y a-t-il pas des choses qui vous sont forcément inaccessibles ?

« Oui, j’ai essayé de faire le mieux possible, mais je me rends tout à fait compte qu’à un moment il faut connaître ses limites. Jusqu’où on peut aller ? Qu’est-ce que j’ai pu partager en termes d’intimité avec des femmes ? J’ai filmé plusieurs groupes de femmes, mais j’avais l’impression qu’elles disaient ce qu’elles pensaient que j’avais envie d’entendre, et du coup ça ne marchait pas, pas dans le film en tout cas. Et en même temps, ce n’est pas un film sur le plaisir des femmes, c’est pas un film sur le plaisir tout court. »

 

Apparemment vous avez eu du mal à assumer le sujet, au début ?

« Oui, c’était compliqué. Parce que c’est un sujet très casse-gueule, surtout du point de vue des femmes. J’ai des amies féministes qui m’ont dit « Tu ne peux pas faire ça », qui avaient des appréhensions sur ma démarche. Mais elles ont vu le film et elles le trouvent super intéressant. L’une fille a même bloqué une date au cinéma Aventure pour une projection-débat. Je serai là, bien sûr, pour répondre aux questions : j’adore quand ça crée le débat, que des gens adorent ou n’aiment pas, Il y a des gens qui trouvent que le film est machiste, d’autres que c’est un film féministe… Ça dépend des points de vue ! Donc tant mieux si les gens sont d’accord, pas d’accord… Du moment que ça les fait réagir ! »

EN QUELQUES MOTS…

« Il était une fois, une reine qui se sentait bien seule. Un soir, elle invita son serviteur dans son lit. Ce dernier tremblait de peur, et ces tremblements provoquèrent chez la reine un tel plaisir que de l’eau jaillit soudain d’entre ses cuisses… » La légende raconte que c’est ainsi qu’est né le lac Kivu. Inspiré par ce mythe fondateur, Olivier Jourdain est parti à la rencontre du ‘kunyaza’, cette pratique jalousement gardée par les Rwandaises, qu’on appellerait chez nous ‘femmes-fontaines’. Loin de l’aspect graveleux, ‘Sacred Water’ parle d’une culture, d’un pays, et d’intimité au sens large. De l’animatrice radio aux écolières timides en passant par les interviews en rue, le film libère la parole des Rwandais sur une pratique (mal) connue, et soulève beaucoup de questions, auxquelles il ne répond pas forcément. Peut-être parce qu’il n’est pas vraiment possible pour un homme, Blanc de surcroît, de percer les secrets de l’intimité féminine et de la culture rwandaise ? Quoi qu’il en soit, le sujet a ses limites et laisse un goût de trop peu. Tourné sur des années, le film est court, et on sent que beaucoup de choses ont été sacrifiées au montage. Pourtant, ce documentaire intrigant éveille la curiosité avec malice et légèreté, et tend un miroir à notre propre société. Sommes-nous aussi sexuellement libérés que nous le croyons ? 3/5

 

 

SOURCEElli Mastorou
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