L’oeuvre de Franquin: Des idées pas si noires

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Reconnues comme étant le chef-d’œuvre du créateur de Gaston Lagaffe, les «Idées Noires» d’André Franquin ont prouvé la profondeur d’un artiste connu jusqu’alors comme le roi de l’aventure et du rire. Un nouvel ouvrage remet en contexte une œuvre pas si sombre au final.

C’est l’histoire d’un gentil qui se lâche et tire, non pas à boulets rouges mais à coups de crayon nerveux, sur ces aspects de la société qui le titillent. C’est ce que rappelle l’ouvrage paru récemment chez Fluide Glacial, «Franquin. Il était une fois les Idées noires».

L’œuvre d’un dépressif? Non!

L’aventure commence en 1977, lors du «putsch» organisé au sein de la rédaction du journal Spirou. Dans le journal apparaît un supplément clandestin «Le Trombone illustré» qui sera un véritable lieu d’expérimentation. Franquin y débarque avec de courtes histoires en noir et blanc, étonnamment contrastées où on retrouve une part plus caustique, voire sombre, de celui qui est décrit d’ordinaire comme quelqu’un de très jovial. Depuis lors, de nombreux spécialistes y voient le travail d’un artiste en recherche continue, mais aussi en dépression. Mais ce dernier commentaire n’a jamais convaincu Gérard Viry-Babel, responsable des hors-séries patrimoniaux à Fluide Glacial, revue dans laquelle Franquin a poursuivi ses ‘Idées Noires’. L’expérience du «Trombone», mal accueillie par l’éditeur Dupuis, n’a en effet duré que quelques mois. «Moi quand, gamin, je lisais les ‘Idées Noires’, ça me faisait marrer. Je ne voyais pas une œuvre pessimiste et encore moins l’œuvre d’un dépressif. Or, depuis 40 ans, on n’entend parler que de ça. Résumer les ‘Idées noires’ à ça, c’est une hérésie.» Encouragé par Frédéric Jannin, grand admirateur du maître et qui a notamment travaillé à la recolorisation des «Gaston Lagaffe», et Isabelle Franquin, la fille d’André, Gérard Viry-Babel a donc pris son bâton de pèlerin.

Ph. D. R.

Recontextualiser

L’ouvrage n’est pas un recueil mais un hommage qui entend recontextualiser cette œuvre si singulière.

«Les ‘Idées Noires’, c’est Gaston trempé dans la suie.» Ainsi André Franquin (1924-1997) décrivait son œuvre devenue culte aujourd’hui. À l’époque, Spirou et Fantasio fatiguent le dessinateur qui passe par un burn-out pendant la réalisation de l’album «QRN sur Bretzelburg». Un malaise cardiaque et un accident domestique plongent l’auteur dans un état d’esprit moins joyeux que d’habitude.

Mais pour l’historien Martial Cavatz, intervenant dans «Il était une fois les Idées noires», cette série d’histoires de Franquin transpire des qualités d’observateur pour son époque et les idées qui l’entourent. On y découvre, un Franquin écolo, antimilitariste, contre la peine de mort et les injustices sociales.

Tout y passe dans les «Idées Noires» d’André Franquin, dans un contexte historique de libération des mœurs et des idées par la prise de pouvoir de baby-boomers avides de liberté.

C’est dans cette effervescence que Franquin se sent lui-même libre de faire évoluer sa manière de raconter des histoires, sans couleurs, mais avec une expressivité du trait encore plus poussée.

Comme nous l’avait déjà révélé un excellent livre paru chez Dupuis sur l’attrait de Franquin pour les fanzines de bande dessinée, le dessinateur trouve notamment à Fluide Glacial une effervescente jeunesse qui le pousse lui-même à aller plus loin et à exercer un humour noir, certes, mais de l’humour toujours. «Pour moi, les ‘Idées Noires’ sont à proprement parler une création Fluide Glacial», insiste Gérard Viry-Babel. «Mais déjà ‘Le Trombone’ fut une incroyable bulle d’air frais pour lui. Ce n’est donc pas une période de dépression mais bien une période d’euphorie!»

C’est également l’euphorie pour toute une nouvelle génération d’auteurs, comme Gotlib notamment qui à l’époque n’en revient toujours pas d’avoir réussi à attirer André Franquin à Fluide. Ces dessinateurs s’émerveillent de voir celui qu’ils considèrent tous comme un modèle de créativité et d’inventivité s’amuser à quelque chose de plus transgressif, mais toujours précis et de grande qualité.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les recueils des «Idées Noires» s’arrachent toujours. Elles font partie de ses jalons de l’histoire de la BD qui continuent de se lire sans déplaisir aujourd’hui.

 

«Franquin. Il était une fois les Idées noires», dirigé par Gérard Viry-Babel, éditions Audie/Fluide Glacial, 120 pages, 19,90 €

SOURCENicolas Naizy
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