INTERVIEW. Sohn: de producteur anonyme à fournisseur de hits pour Rihanna

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Ph. Philip Knott

À ses débuts en 2014, Sohn était synonyme d’électronique mélancolique. Il cachait sa voix derrière un mur de sons, il gardait son identité jalousement secrète. Deux ans plus tard, il troque cet anonymat contre les feux de la rampe et il collabore avec Rihanna, Banks et Kwabs. Dans l’intervalle, il a aussi trouvé le temps d’écrire un deuxième album.

 

Rien d’étonnant à ce que son album porte le titre très approprié de «Rennen». Christopher Taylor a en effet vécu des années plutôt mouvementées. Il y a eu dans un premier temps une vaste tournée, puis la désillusion en rentrant chez lui dans son appartement vide de Vienne. Et ensuite il y a eu naturellement aussi son déménagement à Los Angeles, où il a fait la rencontre de sa future femme et a eu un fils.

«Je n’ai pas déménagé à Los Angeles dans l’espoir de vivre une sorte d’American Dream, j’y suis plutôt arrivé par hasard. Je me souviens encore très nettement qu’après la tournée de mon premier album je me suis un jour retrouvé dans mon living, j’ai regardé autour de moi et j’ai pris conscience qu’en fait je n’avais rien à chercher ici. C’est à ce moment que l’idée de m’installer dans une autre ville a lentement commencé à faire son chemin. Des obligations musicales m’ont amené à Los Angeles, où j’ai aussi rencontré ma femme.»

 

Que vous a apporté ce déménagement en tant que musicien?

«Beaucoup de musiciens européens considèrent Los Angeles un peu comme «la terre promise». La ville est un lieu de rassemblement de talents créatifs et, en tant que musicien inconnu vous pouvez y créer beaucoup plus vite des opportunités pour vous-même. C’est ainsi qu’il n’est par exemple pas si difficile de vendre quelques morceaux pour des bandes originales. Si la série cartonne, la notoriété est automatique.»

«Le fait que beaucoup de grands labels et d’artistes sont installés à Los Angeles aide aussi. C’est ainsi que chaque jour des séances d’écriture y sont organisées. Le concept est comparable à un blind date: vous êtes associé à quelques autres musiciens que vous ne connaissez pas pour la plupart. Le but est qu’une étincelle se produise et résulte dans un nouveau matériel pour un grand artiste. C’est ainsi que j’ai co-écrit «Disturbia» pour Rihanna. Et j’ai aussi participé à une séance d’écriture qui devait fournir du nouveau matériel pour Selena Gomez.»

« J’en avais raz-le-bol » 

Bref, une sorte de production musicale en série.

«Tout à fait. Et c’est aussi pourquoi j’ai laissé tomber après quelques sessions. En tant que producteur, je collabore avec pas mal d’artistes différents, mais cette collaboration est basée sur une sorte d’admiration réciproque. Vous connaissez le travail de l’autre et vous savez où vous voulez aller avec la collaboration. Ce n’était pas le cas avec ces blind dates. Vous ne vous connaissez ni d’Eve ni d’Adam, mais il y a quand même l’espoir que vous allez écrire ensemble le prochain grand hit. Je trouvais ça absurde. À un moment, je me suis retrouvé là dans une petite pièce avec trois autres musiciens inconnus afin d’écrire une chanson pour une artiste que je ne connaissais même pas. Je ne savais pas quelle était sa musique, je ne connaissais même pas sa voix. J’ai alors décidé que ça suffisait. Je ne voulais plus gaspiller mon temps et mon talent, mais l’épanouir.»

 

«Rennen» est le résultat de cet épanouissement. Le disque est nettement plus direct et commercial que votre album précédent. Êtes-vous quand même quelque part influencé par la scène musicale de là-bas?

«Non, mais j’en avais désespérément assez de ce que j’avais fait auparavant. Ces dernières années, trop de musiques similaires étaient sorties. Et de plus, j’étais même devenu incohérent. En tant que producteur, j’encourage les artistes à faire entendre leur voix le plus possible, à l’utiliser comme un outil pour toucher l’auditeur. Et moi je foulais aux pieds cette règle: je cachais ma voix derrière un mur sonore de façon à ce qu’elle ne se fasse surtout pas trop remarquer. C’est la raison pour laquelle ma voix a une place beaucoup plus importante sur ce disque.»

« A L.A., des séances d’écriture sont organisées sur le principe d’un blind date »

Et quid alors de ce petit côté commercial? Vous y êtes-vous activement intéressé?

«La question de savoir quel single deviendrait le single pour la radio a été un des points de discussion les plus importants de mon premier album. J’en ai parlé pendant des heures avec mon label. Et le résultat de toutes ces discussions? Les radios ont en grande partie ignoré mon single. Cela a été une bonne leçon, avec ce disque j’ai refusé de consacrer du temps à ce genre de chose. Et assez ironiquement, « Rennen » a suscité bien plus de réactions.»

Un morceau comme «Primary» a très nettement une implication politique. En tant qu’artiste, trouvez-vous important de sensibiliser vos auditeurs aux questions politiques?

«Avant, je trouvais que les chansons à caractère politique étaient un peu de la comédie. Vous êtes musicien, pas leader d’opinion. Mais, ces derniers mois, tellement de choses ont changé dans notre société que j’ai quand même éprouvé le besoin d’écrire sur le sujet. En Autriche, j’ai par exemple vécu la façon dont le parti d’extrême droite FPÖ est arrivé au pouvoir. Il y a huit ans d’ici, personne n’aurait pu l’imaginer, mais aujourd’hui c’est la réalité. Il s’est passé la même chose en Grande-Bretagne avec le Brexit et maintenant en Amérique avec le nouveau président Trump. Ces « nouveaux » politiciens mènent tous leur campagne de la même façon et manipulent la masse d’une façon très sournoise. Je pense d’ailleurs que nous pouvons nous attendre dans les prochains mois à des chansons à connotation encore bien plus politique.»

 «Rennen», le titre de l’album, est-il aussi voulu comme un conseil à celui qui l’écoute? Prenez-vous vos distances par rapport à ces idées radicales?

«Non, le titre de l’album fait référence aux nombreuses circonvolutions de ma propre vie. Je me suis souvent senti comme un marathonien qui remercie les spectateurs au bord de Ia route de lui tendre des bouteilles d’eau. Mais pour accéder à l’eau, vous devez chaque fois un peu dévier de votre trajectoire. Je trouvais que le mot allemand « Rennen » était plus fort que le mot anglais « to run », d’où le titre.»

Cette course ne finit-elle pas par vous épuiser à la longue?

«Au contraire, cela me donne de l’énergie pour me consacrer constamment à la musique. Vous pouvez comparer cela à l’apprentissage d’un nouveau sport: plus vous vous exercerez, plus votre corps en demandera. Et les tournées m’ont appris à relativiser. Je suis un grand maniaque du contrôle et je commande continuellement les autres. En tournée, il est impossible de tout contrôler: il y a trop de facteurs que vous ne maîtrisez pas. Vous ne décidez pas de l’heure à laquelle vous vous levez, où vous allez ou ce que vous mangez. Tout est réglé pour vous. Cela m’a appris à retirer le meilleur de tout. Je pense que c’est la seule façon d’être heureux dans la vie.»

«Cette attitude ne m’aide d’ailleurs pas seulement en tournée mais aussi dans la vie de tous les jours. Récemment quelqu’un a renversé de la bière sur mon portable, qui ne s’en est pas remis. Un appareil de 3.000 euros, complètement foutu en trois secondes à peine. J’ai néanmoins réussi à ne pas me fâcher et à relativiser cet accident. Un luxe énorme.»

 

Mare Hotterbeekx

 

Sohn sera le 26/02 au Botanique à Bruxelles.

 

«Je préfère passer mon tour par rapport à la production en série»

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