Michael Keaton : « Le monde est devenu un centre commercial géant »

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Ph. D. R.

Depuis son superbe comeback dans «Birdman», plus rien n’arrête Michael Keaton, ex-Batman qui à 65 ans ne connaît pas le mot ‘retraite’. Après l’oscarisé «Spotlight» et en attendant de le découvrir en méchant Vulture dans le prochain «Spider-Man», le comédien s’est glissé avec brio et férocité dans la peau de Ray Kroc. Qui ça ? L’entrepreneur qui, il y a 50 ans, a flairé le bon plan derrière ce petit fast-food familial appelé McDonald’s… Votre biopic, avec ou sans frites ?

Ray Kroc est un personnage fascinant, mais pas vraiment quelqu’un de sympathique. Vous appréhendiez de jouer un tel personnage?

Michael Keaton : «Non, pas du tout, en général je ne pense pas en ces termes. Mais ici, c’est l’histoire qui était vraiment intéressante. Et je n’ai pas voulu le rendre sympathique, parce que je voulais rester proche de la vérité. Je trouvais qu’embellir le personnage rendait l’histoire moins intéressante. Et c’était pareil pour John (John Lee Hancock, le réalisateur, NDLR), donc on était tous les deux d’accord là-dessus…»

Qu’espérez-vous que les gens retiennent de ce film?

«J’espère qu’ils seront divertis. Je ne pense pas trop au reste, j’espère juste que le film leur plaît, peu importe de quelle façon. Mais ce qui est intéressant, c’est que la discussion que ça génère chez les gens qui l’ont vu. J’ai eu des retours et des questions très intéressantes, les gens abordent le personnage de plus de façons que je ne l’aurais pensé.»

Ph. D. R.

De petite entreprise familiale, McDonald’s est devenu un empire mondial, et a ouvert la voie pour d’autres entreprises qui ont fait pareil… C’était le tout début de la mondialisation.

«Oui, et aujourd’hui hélas le monde est une sorte de centre commercial géant. C’est le revers de la médaille. Mais à l’époque, ce phénomène permettait aussi à des gens aux revenus modestes de se payer plus de choses…»

On voit dans le film que, contrairement à Ray Kroc, les frères McDonald’s ont des valeurs plutôt conservatrices:famille, tradition… l’idée même d’un partenariat avec Coca-Cola leur paraît absurde! On est aux antipodes de la grande entreprise actuelle. Pensez-vous que ces valeurs soient obsolètes?

«Pas dans tous les cas. Je suis persuadé que Howard Schulz, le CEO de Starbucks, se soucie vraiment de ses clients. Je connais des gens qui ont travaillé pour lui, et je trouve que c’est une compagnie impressionnante. Mais Ray Kroc tenait vraiment à ses clients, il en parlait souvent. Il se souciait d’offrir un bon service, de la propreté des lieux…»

Comprenez-vous l’ambition de Kroc?

«Oui, énormément, j’admire son ambition, à quel point il travaille dur. Il a galéré, mais il s’est accroché, il a tenu bon alors qu’autour de lui les gens pensaient à démissionner.»

Ph. D. R.

Pensez-vous avoir le même genre d’ambition, dans votre domaine?

«Oui, il n’y a pas de succès sans travail. Il faut travailler dur pour réussir. Certains y arrivent par hasard, avec de la chance, mais c’est toujours pour un court moment, jamais sur le long terme.»

Ray Kroc est un businessman prêt à tout pour réussir… Difficile de ne pas faire le lien avec le président actuel des États-Unis …

«Oui, c’est un businessman aussi, mais l’énorme différence entre eux c’est que Ray Kroc est parti de rien. Il n’avait pas d’argent, et il s’est fait tout seul. Trump, lui, en a reçu dès le début de sa carrière. C’est un énorme avantage. J’ai suivi la campagne présidentielle, notamment en Pennsylvanie et en Ohio, d’où est originaire ma famille. J’ai observé les réactions des gens, face à Clinton et face à Trump, et je me suis dit : on est foutus. Lui a pigé, et pas elle. Je ne sais pas si Trump se soucie vraiment des gens, peut-être qu’il fait semblant, peut-être que ça le touche. Mais surtout, il a vu des gens vulnérables, il a vu une opportunité, et il l’a saisie. Et en ce sens-là, il est comme Ray Kroc.»

Quand Trump dit qu’il veut «Make America great again», de quelle Amérique parle-t-il selon vous? Celle des années 50 qu’on voit dans le film?

« Personnellement j’ai le sentiment que ce qu’il veut dire c’est ‘Make America white again’. Je pense que c’est de la peur, une peur de voir les choses changer, peur de regarder le monde tel qu’il est vraiment. Et je dis ça sans critiquer, mais je pense que c’est ça. Mais pourtant le monde n’est pas comme ça: le monde est brun, noir, il est de toutes les couleurs, et de toutes les cultures. C’est comme ça, tout simplement, c’est la vérité. Donc si les choses vont vraiment mal, dans un peu moins de quatre ans les casquettes ‘Make America great again’ vont faire un come-back (rires). Pour revenir quatre ans en arrière, avant qu’il n’arrive au pouvoir. Donc gardez ces casquettes au chaud, vous en porterez peut-être bientôt!»

Ph. D. R.

Avez-vous peur de la suite?

«De beaucoup de manières, oui. J’ai peur que les gens finissent par s’adapter, et accepter des choses qui ne sont pas acceptables. Qu’ils se contentent, s’accommodent de choses qui ne devraient pas l’être. C’est de ça que j’ai peur.»

Comment combattre cela?

«En restant persistant, comme Ray. Être actif, ouvrir la voix, ne pas lâcher… Et ça implique tout le monde, mais particulièrement les gens disons de moins de 40 ans. Ils doivent tenir bon.»

Et vous, comment faites-vous ?

«Je m’exprime en public, sur les réseaux sociaux, à propos des choses qui me préoccupent, comme les questions de race, ou d’environnement… Avec des amis, on ouvre l’œil aussi: on cherche à voir qui serait le prochain candidat potentiel.»

Elli Mastorou

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