Thomas Fersen : « Le paradis perdu est en nous, mais il faut aller le chercher »

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Ph. Jean-Baptiste Mondino

On avait laissé Thomas Fersen en groupe sur son dernier album. De retour en solitaire, celui qui se définit avant tout comme un artiste de spectacle vivant entend poursuivre sa veine du bestiaire métaphorique des désirs humains. «Un coup de queue de vache» veut réveiller notre pardis perdu de l’enfance. Metro a rencontré une exception dans la chanson française.

Le déclencheur de cet album fut la chanson «Les petits sabots». Pourquoi celle-là?

«J’avais déjà écrit ’Encore cassé’ (le single actuel, ndlr). Mais ’Les petits sabots’ ont donné vraiment naissance aux autres chansons. C’est la plus originale sur ce disque-là. Elle parle d’amour, de paradis perdu de l’enfance que l’on retrouve dans l’amour, et c’est ce qui nous exalte tellement dans la vie. Cette petite fille s’en va dans les bois pour se construire un paradis imaginaire qu’elle retrouvera plus tard en embrassant un garçon. Je n’avais jamais réussi à synthétiser ainsi l’essence de l’amour. Je me suis ému moi-même profondément. Elle donne sa légitimité à un disque. Je n’avais pas cette profondeur jusque-là dans mes chansons, sauf peut-être dans ’Mon iguanodon’ qui parlait de ces pensées perverses qu’on ne pouvait s’empêcher d’avoir.»

C’est quoi le paradis perdu?

«C’est quelque chose d’enfantin. Cette notion est éternelle et sacrée. On n’est plus dans le temps ni dans l’espace, on échappe à ces deux notions. Je ne suis pas un nostalgique. Le paradis perdu est là en nous mais il faut aller le chercher. Il est enfermé et s’ouvre grâce par exemple à un baiser comme dans ’Les petits sabots’.»

Ph. Jean-Baptiste Mondino

Sur la pochette de cet album réalisée par Jean-Baptiste Mondino, on vous voit vous échapper d’un monde pollué à dos de vache. C’est votre paradis perdu?

«Le paradis perdu est dans le cœur du bonhomme qui s’en va de la campagne à la ville. Il va connaître la solitude mais il transporte avec lui son paradis. L’idée du disque était de parler de cette nature qui se transporte en ville et qui finalement se révèle plus libre que dans les campagnes aujourd’hui rationalisées et industrielles.»

Le champêtre, le bucolique est-il un idéal?

«C’est symbolique! C’est le sacré qui est dans la campagne qui est un idéal et c’est l’Homme qui le porte avec sa poésie. Je ne parle pas de ce retour à la nature qu’on connaît aujourd’hui. Je suis un peu anti-naturel d’une certaine façon. Je ne survivrais pas dans les bois, je me ferais certainement manger par les loups (rires)

Ce sacré de la campagne vous le cassez dans la chanson «Testament» écrite avec Fred Fortin. On y écoute le désespoir d’un agriculteur…

«C’est une des chansons les plus mystiques. Il fout le feu à sa famille et à sa maison, on est dans le tragique. Il interroge la forêt sur les absurdités de la vie, là est le sacré. J’ai vécu des choses en forêt. J’aime la vie sauvage qui est exaltante.»

Une nature exaltée par les cordes très présentes sur cet album…

«C’était dans le cahier des charges que j’ai choisi. Pour parler de mes histoires agrestes ou sylvestres, j’avais besoin de cordes et je ne sais pas vous expliquer pourquoi. La texture de la corde me semble végétale, comme la mousse d’une forêt.»

Ph. Jean-Baptiste Mondino

Avez-vous besoin d’aller dans la nature pour écrire?

«Non. Mais la puissance de son évocation, je la sollicite pour écrire des histoires. Je suis quelqu’un du récit, qui est dans un fil narratif, je raconte. C’est pour ça que j’écris mes chansons pour le spectacle vivant et non pas pour en faire un disque. J’écris pour m’adresser à quelqu’un et lui raconter quelque chose. Je ne parle pas des états d’âme, je ne fais pas de jeux de mots ou des calembours. Je ne suis absolument pas de cette école. Mais si je ne raconte pas mes états d’âme, je suis dans mes chansons, et même extrêmement présent. Je parle de moi mais il faut percer la métaphore. C’est mon imagerie, animale entre autres. Je suis d’une tradition, celle du Roman de Renart. Dans ma singularité, celle du bestiaire, j’essaie de saisir l’universalité.»

Un spectacle, comme un album, c’est un tout…

«Oui. Un disque c’est un récit. Je ne me préoccupe plus aujourd’hui de savoir si la forme sera radiophonique ou pas. J’ai d’ailleurs du mal à interroger mes chansons pour savoir quel sera le single zéro. C’est de l’industriel, il faut passer par l’industrie pour aller chercher les gens. Mais ça ne m’intéresse pas. Je vais vers ce qui est ma vérité. Je m’en fous de savoir quelle place j’occupe dans la chanson. Je suis, je crois, aux limites extrêmes de l’industrie puisque je ne l’utilise que pour la distribution. Tout le reste, c’est moi qui le fais.»

La scène semble primordiale…

«Je suis quelqu’un du spectacle vivant. Un album ça dure quelques mois. Moi, je ne me suis jamais arrêté de tourner, c’est mon quotidien. Quand on a goûté à l’extase d’avoir tenu une salle par son récit, on ne peut plus s’en passer. Je ne pourrais pas me mettre derrière un table et essayer d’écrire un roman. La scène est irremplaçable.»

Nicolas Naizy

«Un coup de queue de vache», Éditions Bucéphale

Thomas Fersen sera en concert le 26 avril 2017 à l’Ancienne Belgique31 à Bruxelles.

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