Mazarine Pingeot : « Ce qui est intéressant, c’est de relier au père, et pas au président »

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AFP / R. DUVIGNAU

C’est avec des questions existentielles, et essentielles, que nous interroge Mazarine Pingeot. Dans «Théa», la fille de François Mitterrand mène une réflexion sur l’identité, l’héritage de nos parents, de l’Histoire… le tout sur fond de guerre d’Algérie et de dictature argentine.

Votre héroïne, Josèphe de son vrai prénom, est militante. Pourtant, elle ne connaît pas grand-chose, notamment sur la situation en Argentine. Pourquoi avoir fait d’elle quelqu’un de si en dehors de la réalité?

«Je pense qu’être en dehors de la réalité et être militante ne sont pas forcément incompatibles. Elle est en dehors de la réalité pour des raisons surtout familiales. Elle a grandi dans le silence, avec des parents qui ne s’intéressaient au monde extérieur. Elle rencontre le monde essentiellement à travers les livres et la littérature. Et c’est en rencontrant Antoine qu’elle va vraiment se confronter au réel, même si elle traînait avec des militants d’extrême gauche. Elle est au courant en fait de pas mal de choses mais pas forcément de l’Argentine. Ce n’était pas le pays dont on était le plus au courant, contrairement au Chili. Puis, les militants qu’elle côtoie sont idéalistes et ne sont pas non plus dans la réalité.»

Antoine est très taiseux sur son passé.

«En réalité, il cache quelque chose. Il ne se met pas en danger. Il ne veut pas trahir ce qu’il a laissé derrière lui. Puis, je pense que c’est compliqué pour un exilé de raconter, à part avec les amis exilés. Quand l’autre ne partage pas les odeurs, ni les parfums, ni les paysages, c’est difficile de se livrer. Pour lui, raconter, c’est comme si c’était derrière lui alors qu’il a encore l’idée d’y revenir. Il vit encore en clandestinité. Les clandestins vivent dans la peur. Il a gardé cette espèce d’instinct de survie.»

Notre avis 
Dans son nouveau roman, Mazarine Pingeot nous trimballe de Paris à l’Algérie, tout en passant par l’Argentine. Plusieurs histoires s’entrecoupent, plusieurs pans de l’Histoire également.
Nous sommes à Paris en 1982 lorsque Josèphe, une militante d’extrême gauche, rencontre Antoine, un exilé argentin. Elle en tombe directement amoureuse. Mais il est insaisissable. Et finalement, elle se rend compte qu’elle ne connaît pas grand chose à l’Argentine et à la dictature mise en place.
Parallèlement, elle découvre qu’un lourd secret pèse sur sa propre famille, un secret qui remonte à la guerre d’Algérie. Comment se construire lorsqu’il n’y a que secret et non-dit autour de soi? Une thématique qui n’est pas sans rappeler la vie personnelle de l’auteure, que l’on connait également comme étant la fille longtemps cachée de François Mitterrand.

Malgré une lourdeur dans l’écriture à certains moments, le roman n’en reste pas moins captivant et intéressant. Il nous transporte dans les découvertes d’un premier amour passionnel pourtant tissé sur fond d’horreurs humaines. 3/5 (mh)«Théa», de Mazarine Pingeot, éditions Julliard, 360 pages, 20€

 

Il est un peu fantomatique. Il apparaît, disparaît…

«Quand on est exilé, comment s’engage-t-on dans une histoire alors que demain, on devra peut-être rentrer dans son pays? S’il s’engage dans cette histoire, il renonce à son pays. Il n’arrive pas à faire ce choix. Il n’arrive pas à s’inscrire. Il est là, il part, il revient. C’est un personnage insaisissable. C’est pour ça qu’elle aime.»

Josèphe va rencontrer plus tard un ami d’Antoine, qui partage son passé. La relation devient triangulaire.

«Elle va déjà connaître quelque chose de lui qu’elle ne connaissait pas. Le voir sous un autre jour. Quand on est exilé, on est sans cesse confronté à un monde complètement différent du sien et on vit en permanence avec des étrangers. Le fait d’avoir avec soi quelqu’un qui est aussi exilé va permettre à Antoine de se poser un peu plus. Elle va connaître d’autres facettes de sa vie et de sa personnalité. C’est le début d’une société quand on est trois.»

Dès le début, Josèphe a un sentiment d’abandon. On le ressent dès la première nuit qu’elle passe avec lui. Quand il s’en va, elle est dévastée.

«Elle surréagit. C’est le complexe d’abandon, en effet. Mais en même temps, elle a une espèce d’intuition de ce qu’il est lui. Il sera insaisissable. Quand il part, on ne sait jamais quand il va revenir. Il y a toujours cette incertitude. C’est une relation très anxiogène. C’est aussi pour ça qu’elle est passionnelle.»

Il est difficile de ne pas vous comparer avec votre personnage. Elle a un rapport complexe avec son père, la toile de fond de votre roman est la guerre de l’Algérie, etc. On ne peut s’empêcher de penser à votre père, François Mitterrand. Vous vous doutiez bien qu’on vous poserait à chaque fois la question, non?

«Quand j’écris, je ne pense pas à cela. Après quand je retravaille le texte, je le vois évidemment. Mais on travaille toujours sur sa matière propre. C’est normal de revenir à des choses qui sont soi. Je n’ai même pas à y penser. Je travaille avec les questions qui sont les miennes, avec la matière biographique qui est la mienne. Évidemment, ça va convoquer des choses qui vont intéresser les autres pour d’autres raisons.»

Vous n’en avez pas marre qu’on vous parle toujours de votre père?

«Ça dépend de comment on m’en parle. Il y a certaines manières d’en parler qui recouvrent complètement le livre, et ça, c’est chiant. Mais quand il y a une analyse ou un intérêt réel, cela peut être intéressant. Mais je ne suis pas là pour justifier quoi que ce soit. Ce qui est intéressant, c’est de relier au père, et pas forcément au président.»

Plutôt l’image patriarcale, que votre histoire proprement dite?

«Exactement. Comme pour chacun d’entre nous. Quand ça vient convoquer des images collectives issues de la représentation, cela m’intéresse moins. Je n’ai rien à en dire.»

Josèphe se retrouve confrontée au passé de son père durant la guerre d’Algérie. Mais ce que vous montrez, c’est qu’il reste avant tout un père pour elle.

«Son père est un jeune pied-noir qui est appelé à faire la guerre, qui doit obéir aux ordres. Il est du côté de l’Algérie française, il se sent chez lui. Il ne connaît pas la France. Il est une victime de l’Histoire. Ici, ce qui m’intéresse, c’est de voir comment elle arrive à négocier son amour pour son père et le fait qu’elle le voit comme un homme qui s’est planté, qui était du mauvais côté. Ce sont des questions qui traversent tout le monde. Nos parents sont des êtres humains qui ont vécu, qui ont fauté.»

Et le silence que cela amène. On ne dit pas forcément tout à ses enfants.

«Exactement. Il y a la question de la transmission. Elle en a été privée. C’est pour ça qu’elle enquête sur le passé de ses parents. Elle en a été privée car ses parents se sont sentis isolés, ils n’ont pas été aidés à mettre des mots sur ce qui s’est passé. Ils n’ont pas non plus été accompagnés par le sens de l’Histoire. Ils se sont tus par honte.»

Même si elle ne connaît pas ce passé, il a des conséquences directes sur sa vie.

«C’est surtout dû au silence. Si les choses avaient été dites, il n’y aurait pas eu de poids. Elle sent qu’il y a quelque chose de lourd, qu’il y a du malheur. Ça a infusé en elle. C’est quand les choses ne sont pas transmises et qu’elles restent secrètes qu’elles continuent à être violentes.»

Il y a aussi dans votre livre toute une réflexion sur le prénom.

«C’est une question fondamentale du livre. Tant d’un point de vue métaphorique que réel. Le prénom, c’est une question d’héritage. C’est ce dont on hérite, et en même temps, c’est nous. Comment fait-on pour se réapproprier quelque chose qui nous a été imposé. On donne à Josèphe le prénom d’un enfant mort. C’est à la fois son prénom, et pas le sien. En plus, Antoine va la rebaptiser Théa. Il va lui donner une nouvelle vie, c’est comme un baptême. Antoine, de son côté, a gardé son prénom de clandestinité. Lui aussi est double. La question du prénom met bien en exergue la problématique identitaire. Qu’hérite-t-on de ses parents, de son histoire? Et en quoi se réinvente-t-on?»

SOURCEMaïté Hamouchi
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