Hermann, le dessinateur-cinéaste

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Le Lombard / Charles Robin

Alors que le festival d’Angoulême compte lui rendre hommage dès jeudi, Hermann se lance dans une nouvelle série. « Duke », au scénario signé par son fils Yves H., annonce les retrouvailles du maître des grands espaces avec son genre de prédilection, le western.

Jeudi, tout ce qui compte dans le monde de la BD aura les yeux tournés vers Angoulême. Le «Cannes» de la BD rend hommage à celui que la profession a honoré de son Grand Prix l’an dernier. Hermann Huppen a les honneurs d’une exposition rétrospective. Intitulée «Hermann, le naturaliste de la bande dessinée», l’événement entend souligner l’amour des grands espaces de celui qui a débuté au journal Tintin en 1966 au sein du studio Greg. Depuis, il a enchainé les héros, toujours présents dans les mémoires aujourd’hui : Bernard Prince, Comanche (dont le Lombard réédite les aventures, l’éditeur Niffle publiant les noir et blanc pour les plus collectionneurs), ou encore Jérémiah (qu’il dessine et scénarise seul). L’être humain y est confronté à une nature brute, souvent hostile. Il était donc normal que l’Ardennais revienne à cette opposition, théâtre de tant d’aventures, pour marquer son retour à une série après de somptueux one-shots.

Toujours le western

Pourtant de l’aveu de l’auteur, l’idée n’est pas de lui mais de son fils Yves, qui l’accompagne maintenant depuis de nombreuses années, et du directeur éditorial du Lombard, Gauthier Van Meerbeeck. «Je voulais bien repartir dans le western, mais il ne fallait pas que ça ressemble à Comanche», avait prévenu le dessinateur qui n’a pas sa langue dans sa poche. «Il y a évidemment quelque chose de Comanche, parce qu’il y a une grosse attente du public dès qu’on parle de Hermann et de western», tempère Yves H. «‘Duke’, c’est l’histoire d’un héros qui ne se retrouve dans cette situation que parce qu’il a un talent de pistolero. Mais il aurait pu être poète, ou artiste», précise le scénariste. C’est en tout cas une nouvelle histoire de survie dans un monde où règne la loi du plus fort, avec cette touche contemporaine d’un héros dont les actes ne suscitent pas l’empathie directement, mais dont le questionnement intérieur sera développé progressivement. Ce premier tome n’est qu’une mise en place, insistent Hermann et Yves.

Des histoires

«Je ne veux pas d’un penseur», lance toutefois ferme mais taquin le père à son fiston. «Sans fausse modestie, je me considère comme l’un des meilleurs narrateurs de la bande dessinée.» Et sans flagornerie, on ne peut qu’acquiescer. «Ce qui me nourrit, c’est le cinéma. Je fais du cinéma dessiné. La narration n’est pas une exposition. Chaque case est une histoire en soi.» Sa passion du western, mais aussi des genres narratifs typés, comme l’espionnage ou l’aventure post-apocalyptique, c’est du grand écran, du cinémascope en somme, qu’il la tire. Un désert, un canyon, ou un paysage boisé -ce qu’il préfère-, autant d’images qui ont donné l’envie de dessiner. Ce n’est pas tant qu’il n’aime pas la ville, c’est qu’elle ne lui raconte rien, ou pas grand-chose. Les histoires qui se passent en Europe ne le tente guère parce que les lieux y sont «trop chargés de vestiges du passé». Les territoires vierges qui poussent l’humain à ses pires démons le fascinent par contre. Roi du mouvement, Hermann n’aime pas le bruit. Un autre grand dessinateur, le Français François Boucq, dit d’Hermann qu’il sait exprimer la neige dans son silence. Preuve en est encore quelques belles planches de ce nouvel album.

Un artisan

À près de 80 ans, celui qui inspire toujours les jeunes dessinateurs n’a qu’une peur: se lasser. C’est pourquoi il ne cesse de travailler et de chercher encore et toujours. «Je dessine parce que j’ai besoin de me désennuyer de l’existence. Je tue le temps.» Une des grandes étapes de sa carrière reste son passage à la couleur directe, une technique qu’il adopte lors de la réalisation de «Sarajevo-Tango», parce que c’était pour lui le meilleur moyen pour transcrire sa colère face à l’horreur de la guerre en ex-Yougoslavie. «Je l’ai déjà dit. Je n’ai aucune prétention artistique. Je suis un artisan. Et si je meurs, je me préoccupe très peu de savoir si j’ai laissé une trace.» S’il peut entendre la critique, Hermann n’est en effet pas du genre à replonger trop souvent dans ses albums. «Une fois qu’un album est terminé, c’est un cadavre», nous confie celui qui a dessiné quelques refroidissements en règle de racailles de l’Ouest. «Je n’ai qu’une chose en tête, c’est l’album suivant !»

Honoré par ses pairs, Hermann profitera des vivats qui lui seront lancés au festival d’Angoulême. Sa boulimie de travail, il l’assouvira sur les prochains albums de «Duke» sur lesquels il se penchera certainement dès lundi prochain.

Nicolas Naizy

EN QUELQUES LIGNES

Au milieu du 19e siècle, Ogden est une bourgade minière, comme il en existe tant dans le Colorado de l’époque et les États voisins du grand Ouest. La loi, c’est le patron et ses hommes de mains qui la font. Le marshall ne peut que subir les agissements pervers et les instincts meurtriers de McCaulky. Son bras droit, Duke compte bien s’en charger. Yves H. imagine pour son père un drôle de défenseur de la veuve et de l’orphelin. Pas net, cet antihéros exécute les basses tâches mais rêvent à un ailleurs, une vie tranquille loin de la boue et le sang pour reprendre le titre de ce premier tome. Hermann y dévoile une mise en scène encore au cordeau où la couleur sculpte les visages et les paysages. Ce nouveau western respecte les codes du genre, un peu trop encore peut-être, mais on attend avec impatience les futurs développement d’une série que l’on nous promet déjà en cinq tomes.

«Hermann – t. 1: La boue et le sang», d’Hermann et Yves H., éditions Le Lombard, 56 pages, 14,45€

3/5

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