Grégoire Delacourt: Quand le désir est plus fort que tout et devient réalité

Ph. E. Hauguel

 

Dans son nouveau roman «Danser au bord de l’abîme», Grégoire Delacourt questionne le lecteur sur le désir. Qu’est-ce que le désir? Pourquoi est-on prêt à tout quitter? Pourquoi cet homme/cette femme? Et si finalement, tout cela n’était qu’une question de vertige? Un désir de soi. Un désir de se retrouver en tant qu’être à part entière.

Dans cette histoire, vous y mettez beaucoup de votre vécu personnel.

«Comme dans tous mes livres. Je m’aperçois qu’il y a des livres qui sont plus près de mon réel. D’autres sont plus sur un sujet fictionnel. Ici, c’est nourri de ce que j’ai vécu et de ce que vivent les gens autour de moi. J’ai voulu m’arrêter et regarder autour de moi. Parce qu’écrire, c’est analyser les conséquences des choses. Dans la vie, on ne prend pas trop le temps. On avance, on avance. Il y a eu plusieurs éléments dans ma vie qui ont amené ce livre, et j’ai accepté de l’écrire. Je me suis nourri de choses personnelles. Mais je ne voulais pas écrire cette histoire à travers un homme. J’ai préféré le récit d’une femme qui raconte un désir fou.»

Choisir un personnage féminin est une manière de mettre de la distance entre vous et l’histoireque vous racontez?

«C’est une manière de mettre de la distance et de ne pas blesser. Il faut une distance fictionnelle et romanesque pour creuser les choses. Sinon, vous racontez votre histoire, et ce n’est pas très intéressant. Raconter un personnage, c’est s’attacher à l’autre aussi. Écrire sur une femme, c’est aussi me permettre de me regarder. Dans ‘La Liste de mes envies’, quand Jocelyne regarde un homme, je me regarde, je regarde mes maladresses, mes lourdeurs, mes inélégances quand j’ai pu blesser une femme dans la vraie vie. C’est très intéressant de pouvoir se regarder. On se met en danger.»

Notre avis

Que se passe-t-il dans la tête d’Emma quand elle aperçoit cette bouche pour la première fois? Comment ce désir a-t-il pu naître en elle alors qu’elle avait déjà tout pour être heureuse? Dans son nouveau roman, Grégoire Delacourt raconte l’histoire d’une mère de famille qui est prête à tout quitter pour avoir un vertige. Un récit qui n’est pas sans rappeler le vécu de l’auteur lui-même, ce dernier ayant quitté femme et enfants il y a moins de 20 ans. Pour mettre cette histoire en perspective, Grégoire Delacourt intègre dans son roman l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin. Alors qu’elle sait pertinemment qu’elle va mourir, la chèvre décide de ne pas revenir. Pourquoi sommes-nous prêts, à un moment donné, à tout faire basculer? Qu’est-ce qui fait que nous sommes prêts à danser au bord de l’abîme? Le roman de Grégoire Delacourt est d’une extrême délicatesse. Il est poétique. Toutefois, avouons-le, nous avons regretté certains dénouements. Grégoire Delacourt ne peut s’empêcher d’ajouter du tragique dans ses histoires, sans pour autant l’assumer jusqu’au bout… Résultat: nous n’avons pas apprécié toutes les parties du roman de la même manière. Dommage! 3/5 (mh)

«Danser au bord de l’abîme», de Grégoire Delacourt, éditions JC Lattès, 320 pages, 19€

 

Dans la vraie vie, c’est vous qui quittez.

«Il y a 17 ans, j’ai tout quitté. Mais ce livre, c’est l’histoire d’Emma. Je me suis nourri de moi comme j’aurais pu me nourrir d’un copain qui aurait vécu la même situation. Ce n’est pas mon histoire mais comme j’ai vécu ça, je connais la beauté et la douleur que ça représente. Je n’ai pas dû chercher. C’était là. Je sais le mal que cela peut faire. Mon vécu personnel permet peut-être d’être plus sincère, plus émouvant, plus vrai, plus pardonnable. Le livre ‘On ne voyait que le bonheur’ est venu quand on m’a annoncé que mon père allait mourir. Pendant tout le livre, j’ai cru que le personnage d’Antoine, c’était moi. À la fin, c’est la fille qui raconte. J’ai pleuré pendant deux mois. Je me suis rendu compte que j’étais en fait la gamine. Le jour où j’ai eu fini d’écrire ce livre, mon père est mort. Ce n’est pas ma vie. Mais je me suis nourri de ce chagrin, de cette colère, de toutes ces frustrations.»

Pouvez-vous écrire sur des choses qui ne touchent pas du tout à votre vécu?

«Oui. Comme par exemple ‘La Liste de mes envies’. Je n’ai jamais couché avec Scarlett Johansson. Elle aurait bien aimé, elle m’a couru tellement de fois après (rires). Pour ce livre-ci, je voulais, dans un premier temps, écrire sur le désir. Et puis, je me suis dit ‘Cela t’est arrivé, mec’. J’avais occulté, je ne voulais pas écrire sur mon histoire, et pourtant elle s’est imposée. De la même manière que l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin s’est imposée. C’est la magie de l’écriture. Au départ, vous ne savez pas où le roman va vous mener. Vous connaissez votre sujet, votre personnage, et puis, arrive la grâce de l’écriture.»

Emma désire un autre homme que son mari. Mais en réalité, c’est un prétexte, non?

«Bien sûr. Une chose est sûre, c’est qu’Emma était disposée à croiser quelque chose qui allait la dérouter. Le désir, c’est quelque chose auquel on ne s’attend pas. Elle avait tout pour être heureuse. Et pourtant, pourquoi tout d’un coup, nous avons envie d’autre chose, envie d’une promesse. Ce qui est passionnant, c’est de voir ce que ce désir dit de nous. La beauté est dans l’inexplicabilité. Pourquoi la chèvre veut-elle aller voir ailleurs? Monsieur Seguin l’embrasserait s’il pouvait, il la fourrerait même si je puis dire! Pourtant, elle veut partir. C’est le cœur du cœur du désir, ça!»

Pourtant, à un moment donné, la chèvre est nostalgique et regarde de loin la ferme de Monsieur Seguin.

«Aux premières étoiles. Elle entend qu’il l’appelle. À la fin, elle se demande si elle ne rentrerait pas. Et non, elle ne rentrera pas. Elle a fait le choix de la liberté. C’est ce que dit Emma: elle ne voulait pas un amant, elle voulait un vertige.»

Son désir ne se limite donc pas à un homme?

«C’est un désir d’elle qu’elle a. Un moment, son mari lui dit qu’elle avait du désir pour ce type. Elle lui répond que non, elle avait du désir pour elle. Tout le livre, il est là. La femme peut avoir du désir. Une mère peut avoir du désir. Les mères passent toujours en dernier. Elle en a ras-le-bol. Elle aime ses enfants. Elle ne les quitte pas. Mais elle part avant tout pour elle.»