« Magritte » : de la fiction naît le sens

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Après l’émouvant «Macaroni», Vincent Zabus et Thomas Campi s’attaquent au maître du surréalisme René Magritte. Pour coller pleinement au personnage, les auteurs s’émancipent de la biographie linéaire pour une folle course-poursuite à travers les images du peintre mondialement célébré aujourd’hui.

Votre album ne suit pas le schéma d’une biographie classique. Pourquoi?

Vincent Zabus – Ph. Le Lombard / D. R.

Vincent Zabus: «Il fallait trouver un angle original qui soit spécifique à la bande dessinée. L’album n’avait d’intérêt que si la BD avait une valeur en soi. Comme les tableaux de Magritte nous donnent naturellement des idées de scènes et de situations, c’était important de s’imprégner de son œuvre pour qu’elle nous bouscule et nous aide à raconter l’histoire. Parce que c’était ludique et cohérent par rapport au sujet. C’est pourquoi j’ai cherché ce levier qui me permettait d’avoir cette liberté-là.»

N’y avait-il pas un piège posé par le peintre dont les images allaient au-delà de ce qu’elles représentaient? Ou avez-vous pris ça comme un jeu?

V. Z.: «Les deux à la fois. Magritte n’aurait sans doute pas apprécié la démarche de mettre des mots sur ses images. Il craignait qu’ils ne soient pas à la hauteur de ses idées. Et il refusait de parler de son passé dont il avait horreur. Il nous plaçait parfois dans des impasses. Mais je crois que nous avons trouvé un procédé qui n’épuise pas le lecteur, qui après 20 pages aurait pu ne plus être surpris. C’est une chance d’avoir eu affaire à une œuvre et une vie qui sont complexes et résistent. C’était intéressant d’utiliser ainsi Magritte comme opposant à la quête du personnage. La complexité nous obligeait à être toujours inventifs.»

Était-ce aussi une liberté pour le dessin qui devait s’inspirer de l’œuvre de Magritte?

Thomas Campi – Ph. Le Lombard / D. R.

Thomas Campi: «Pour moi, certainement! J’ai trouvé cette liberté grâce à l’aspect fiction, quelque chose de neuf par rapport à un album plus documentaire. Nous pouvions nous divertir en jouant avec l’imaginaire et le monde de Magritte. J’ai tenté d’utiliser les éléments de la plupart des peintures les plus célèbres du peintre et de les marier à notre histoire et de les célébrer par mon dessin. C’est d’ailleurs un de mes préférés. Quand on me l’a proposé, je n’ai donc pas hésité. Son imaginaire est certes surréaliste mais aussi joueur, poétique et lyrique. Je me sens plus proche de son surréalisme que celui de Dali, par exemple.»

Magritte ne supportait pas une psychologisation de ses œuvres. Pourtant des éléments de sa vie sont fondamentaux pour les comprendre. Comment faire?

V. Z.: «Ce n’était pas évident. Le lecteur qui va découvrir Magritte avec cet album s’attend à apprendre des choses sur sa vie. C’est une sorte de contrat tacite. On ne pouvait pas faire fi de certains éléments biographiques. Et puis, il y a des moments interpellants d’un point de vue narratif. Mais le projet n’avait aucun intérêt s’il n’était qu’une compilation de ces instants. C’est pourquoi je suis d’abord parti des images, ce qui m’a forcé à écrire autrement.»

Quelle a été la démarche du dessinateur? Fallait-il faire comme Magritte?

T. C.: «Quand Vincent m’a soumis le projet. Je l’ai vraiment considéré comme une fiction. Je pouvais donc mélanger mon style avec le sien. Je voulais utiliser des éléments de ses tableaux dans mon style. Je n’ai donc pas paniqué en me disant que je devais faire ‘à sa façon’. Comme je connaissais assez bien son œuvre, je me suis lancé de manière assez instinctive.»

Votre personnage principal se lance à la poursuite de Magritte presque par défaut.

V. Z. : « En effet, il veut d’abord se débarrasser de ce chapeau melon mais il va être au fur et à mesure bousculé par ces tableaux. Au final, l’œuvre de Magritte nous change. Thomas et moi avons eu ça : faire cet album nous a permis d’acquérir des notions visuelles que l’on n’aurait sans doute pas eues en ne le faisant pas. Prendre un candide et le bousculer, c’est un peu prendre la position d’un lecteur qui découvre Magritte. »

EN QUELQUES LIGNES

Cet album est une quête. Celle de son personnage principal, un quidam à chapeau melon qui semble tout droit sorti d’un tableau de René Magritte. Mais lui on le voit de face, pas comme la célèbre silhouette, côté verso, que l’on connaît si bien. Il va tenter de comprendre ce frère sur le mur, comme si saisir son visage pouvait nous en dire plus. Mais le sens chez Magritte ne s’attrape pas facilement. Zabus et Campi conçoivent leur album comme une course-poursuite après le génie et les démons du peintre. Son œuvre à code est une formidable source d’images riches et ludiques. Avec son dessin doux et précis, Thomas Campi rend d’ailleurs un hommage merveilleux qui nous plongent dans des tableaux magnifiques sur un scénario qui ne perd jamais sa cohérence.

«Magritte. Ceci n’est pas une biographie», de Th. Campi et V. Zabus, éditions Le Lombard, 64 pages, 14,99 €

4/5

Nicolas Naizy

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