« Le temps des sauvages » : Sébastien Goethals adapte Thomas Gunzig en BD

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Dans «Manuel de survie à l’usage des incapables» de Thomas Gunzig, le dessinateur Sébastien Goethals a trouvé de quoi assouvir ses envies d’écriture. Le romancier belge lui a en effet donné carte blanche pour «Le temps des sauvages». La fable contemporaine sur la violence de notre société, elle, demeure.

Sébastien Goethals, le titre de cette version, «Le temps des sauvages», renvoie à la violence absurde d’un système. Est-ce le vrai moteur de votre travail?

Sébastien Goethals: «La violence transparaissait déjà dans le titre du roman ‘Manuel de survie à l‘usage des incapables’. Mais j’ai changé le titre pour d’autres raisons. Même si j’avais la confiance de Thomas, je voulais protéger le livre qu’en cas d’échec de la bande dessinée. Le titre original renvoie aussi à un décalage propre au regard de chroniqueur de Thomas. Moi j’ai voulu tendre le fil de ce récit plus vers le polar. Enfin, cela permettait une appropriation: c’était mon titre et donc ma responsabilité.»

Le propre de cette histoire est de nous immerger dans un univers connu de tous, celui d’un supermarché, qui entraîne une chaîne de surveillance et de violence…

Thomas Gunzig: «C’est en tout cas un des thèmes du livre. Je voulais parler de la violence d’un système régi par la peur: la peur de perdre son emploi, la peur de commettre une faute dont les sanctions arrivent immédiatement -un baiser échangé à la caisse et c’est la porte –… Ce sont des situations que je n’ai pas inventées, ces faits divers existent. Les filatures des employés de grande surface par leur employeur sont une réalité. C’est une violence pure et aveugle.»

Pourquoi avoir fait des fils de la victime des loups?

T. G.: «Quand je me suis documenté sur la grande distribution et l’agroalimentaire, j’en suis arrivé aux OGM… Je me suis alors demandé avec quoi je pouvais bien croiser des humains. D’un point de vue visuel et narratif, je trouvais intéressant d’avoir des hommes-loups. Du fait de leur nature profonde de loup, ils sont inadaptés au système. Ce sont en tout cas des prédateurs organisés comme une meute. Dans un monde où l’on essaie de canaliser tout ce qui est anthropique et humain, c’était intéressant d’avoir quelque chose d’aussi brutalement libre.»

Comment faire passer cette métaphore visuellement pour qu’elle soit plausible?

S. G.: «Le visuel de ces personnages était compliqué mais le challenge était sexy. Il fallait que je les ramène au plus près de nous. J’aime les petits décalages angoissants. Cette histoire parle de ceux qui vivent en marge, parfois dans les extrêmes. Et dans ces extrêmes, j’imaginais la banlieue où vivent des loups solitaires. Ils font peur en étant à nos portes. Une image qui revient actuellement avec les attentats terroristes commis par des individus solitaires.»

Thomas Gunzig, comment avez-vous accueilli cette proposition d’adaptation?

T. G.: «Comme Sébastien, je suis très influencé par le cinéma. Comme beaucoup de gens de notre génération, on a vu plus de films qu’on a lu de livres. Je regarde au moins un film par jour. Je ne peux pas imaginer une histoire sans voir des images. Et j’aime que la littérature soit aussi un art visuel et plastique. Par conséquent, quand un auteur de BD me demander le droit d’adapter mon livre, le pas à franchir n’est pas énorme pour moi.»

Vous n’avez pas scénarisé la BD, ce n’est donc pas vos images qui sont dans cette BD?

T. G.: «Je lui ai laissé le champ libre. C’est la même chose quand je travaille en théâtre avec un metteur en scène et un comédien qui ajoute une couche à mon texte. Toutes les fois où j’ai fait confiance en théâtre, en cinéma ou en BD, j’ai toujours eu de bonnes surprises. Quelquefois j’ai même eu l’impression que c’était une vraie réinterprétation avec encore un peu de moi. C’est le cas avec le travail de Sébastien. J’ai été un papa distant parce que je n’ai rien fait là-dedans. Je suis cependant très fier de voir que le boulot que j’ai fait a pu engendrer un objet pareil.»

 

EN QUELQUES LIGNES

Une amourette entre deux employés de supermarché, c’est inadmissible pour la direction. Celle-ci est prête à toutes les méthodes pour y mettre un terme. Cependant le plan des patrons prend une triste tournure quand l’une de leurs victimes perd la vie. S’enclenche un engrenage d’une violence aveugle où les enfants de la malheureuse, une bande de loups délinquants avides de vengeance, jurent de faire payer le geste qui a tué leur mère. Dans son «Manuel de survie à l’usage des incapables», Thomas Gunzig dressait un portrait cru et ironique d’un système mercantile qui conduit à la violence bête. Seul aux manettes de cette adaptation en BD, Sébastien Goethals construit son récit comme un film de complot et d’action. Son dessin au trait acéré (proche de certains comics) compense quelques longueurs et joue sur les contrastes et les mouvements dans une course-poursuite effrénée.

«Le temps des sauvages», de Sébastien Goethals d’après Thomas Gunzig, éditions Futuropolis, 272 pages, 26 €

3/5

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