‘La vie à deux » : Quand l’amour s’ennuie, vive l’humour

Après nous avoir invités à penser à la mort dans «Cœur glacé», Gilles Dal et Johan De Moor remettent le couvert pour nous parler d’amour. «La vie à deux» croque et décortique de manière foisonnante et pince-sans-rire la délicate question du couple.

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Après la mort, le couple et l’amour. Vous vous lancez dans une sorte de série de manuels de savoir-vivre…

Gilles Dal - Ph. Le Lombard / D. R.
Gilles Dal – Ph. Le Lombard / D. R.

Gilles Dal: «Après la mort, nous nous sommes dit: ‘N’ayons pas peur des sujets ambitieux’. On a choisi l’amour. Eros et Thanatos… Ce qui nous avait plu dans le premier, c’est d’avoir un héros sans nom. Ici, nous avons donc choisi comme héros, le thème lui-même. Nous avons donc procédé de la même manière en n’ayant pas de fil scénaristique continu mais en choisissant quelques thèmes en rapport avec le couple.»

Écrivez-vous cela comme un guide pratique ?

G. D. : « J’écris de manière un peu chirurgicale en décortiquant les situations. Voilà pourquoi nous jouons sur un effet miroir d’un couple, qui a l’air d’aller bien, mais qui va parler d’un autre couple qui rompt. On voulait montrer un type dans sa solitude et sa souffrance et ses amis qui en parlent trois minutes avant de repasser au quotidien.»

Avec une idée centrale: le couple qui dure, un modèle qui n’existe plus…

G. D.: «Oui. L’idée d’un couple qui durait toute une vie date d’un époque où l’on mourait à 25 ans. Beaucoup de gens, aujourd’hui, ont intégré que ce n’est plus comme ça. Je voulais questionner l’ennui. Dans cet album, on est face un couple qui ne s’échange que des banalités et qui pourtant ne s’ennuie pas.»

Quand on reçoit un texte qui traite de banalité, comment fait-on avec le dessin pour le rendre moins banal?

Johan De Moor - Ph. Le Lombard /Sander De Wilde
Johan De Moor – Ph. Le Lombard /Sander De Wilde

Johan De Moor : «Dans un cas comme celui d’une encyclopédie comme ici, ce n’est pas simple. Le flux narratif demande beaucoup de changement de styles. Je souhaite une certaine lisibilité, et l’album est lisible. Quand je reçois le texte, je pourrais me lancer dans du réalisme pur. Mais je préfère travailler par cliché et selon mes intérêts divers (Roy Lichtenstein, par exemple). Je vois un mot et tout d’un coup, cela devient le ciment d’une page. Comme je sais que je n’en ferai pas 25 de la même teneur, je sais que je peux m’amuser dans ce style. Le travail est assez explosif mais la lisibilité reste importante. Je reste toutefois toujours surpris de l’acceptation du lecteur face à certaines mises en page.»

Ça le pousse à plusieurs lectures successives. Comme dans ces pages à plusieurs entrées…

J. D. M. : «J’aime jouer avec le temps, je trouve ça passionnant. Je suis assez admiratif du pop art, et particulièrement de James Rosenquist. Ses œuvres remplissent des pièces entières, alignant des images qui n’ont rien à voir entre elles, d’un spaghetti bolognaise à une voiture. Je me sens très lié à cette juxtaposition. Et apparemment on peut le faire en bande dessinée.»

C’est aussi faire appel à l’intelligence du lecteur…

J. D. M. : « Je fais du dessin de presse. Dans ce cas, on se retrouve face à deux choix: soit on joue sur la bonne grosse blague, soit on demande au lecteur une attention particulière. Ce n’est clairement pas le but premier de la bande dessinée. Mais je me permets de le faire ici.»

On terminera sur cette scène silencieuse de course en couple à Ikea. Ca semble pour vous être le comble d’une banalité contemporaine presque mortifère…

G. D. : « J’ai l’impression que le cerveau du mec se met en mode pause, à 30% de ses capacités cérébrales, pour faire plaisir à sa compagne. C’est une question de point de vue de mec.»

J. D. M. : « De plus dans la culture actuelle, on en est arrivé à penser qu’aller à Ikea ou dans un shopping center, c’est une fête pour la famille. Il y a des rites. On est comme dans un parc d’attractions avec son plan (rires). Et pourtant, cela reste des endroits banals.»

EN QUELQUES LIGNES

couvertureC’est quoi vivre en couple aujourd’hui? Est-ce parler de ses amis qui se quittent en préparant son poulet du soir? Est-ce préparer sa visite à Ikea le samedi pour choisir son canapé? La passion est-elle possible sur le long terme? En voilà des questions profondes décortiquées dans cette nouvelle collaboration du duo de «Cœur glacé». Avec le même ton, d’abord celui de Gilles Dal, historien de formation et observateur fin de la banalité du quotidien, de la petite phrase employée machinalement comme on enfile sa veste avant de sortir. Sa réflexion tente de dresser le portrait du couple du 21e siècle, et ce qui nous relie tous. J

ohan De Moor en fait une lecture graphique foisonnante, pétillante et aux multiples références. Lui, son objectif est de trouver derrière les mots, ce qui pourrait transcrire le sourire en coin (plus que le cynisme) de son comparse. Ce livre est une thérapie pour le lecteur, qui s’amusera certainement à relire plusieurs fois cet album aux techniques variant à toutes les pages. On aime perdre dans cette encyclopédie de l’amour et de nos efforts à le faire vivre quoiqu’il arrive.

«La vie à deux», de Gilles Dal et Johan De Moor, éditions Le Lombard, 64 pages, 14,99€