Les échecs rendent le monde fou

De la Norvège à Cuba, à l’école ou dans la rue, les échecs s’érigent en véritable institution. Au fil du temps, ce jeu de stratégie aux origines indiennes a subi de nombreuses modifications pour s’imposer en maitre sur le damier des divertissements de stratégie.

Au début des années 1960, les castristes ont interdit les jeux de hasard et promu les échecs dans le quotidien des Cubains. À l’époque, Fidel Castro et Ernesto «Che» Guevara prenaient volontiers la pause devant les échiquiers et le jeu est même devenu plus tard obligatoire à l’école. Aujourd’hui, les échecs sont à peine moins populaires que le basket-ball, le baseball, le football ou l’athlétisme auprès des jeunes, si l’on se fie aux statistiques de fréquentation des tournois scolaires en 2014. Le plus prestigieux des jeux de plateau, qui a concentré l’attention mondiale au plus fort de la Guerre froide avec le «duel du siècle» disputé en 1972 par le Soviétique Boris Spassky et l’Américain Bobby Fischer, s’est imposé dans tous les secteurs de la société cubaine. Depuis 2013, les échecs sont optionnels à l’école, mais d’innombrables parties se disputent dans les clubs ou s’improvisent aux rez-de-chaussée des immeubles et dans la rue. Si les difficultés économiques compliquent l’acquisition d’un échiquier dans un pays où le salaire moyen avoisine les 25 € mensuels, l’engouement ne faiblit pas.

L’école, vivier de champions

Depuis 13 ans, les échecs sont présents sur l’antenne de la télévision d’État, qui diffuse leçons et documentaires sur l’histoire du jeu. «Cuba a formé 43 grands maîtres (dont neuf femmes, ndlr). Certains pays en ont davantage, mais ils ont plus de 11 millions d’habitants», souligne fièrement Danilo Buela, directeur de l’Institut supérieur latino-américain des échecs (ISLA), école d’État gratuite. Le numéro un cubain Leinier Dominguez, au 17e rang mondial, est le seul Latino-américain classé parmi les 100 premiers. Mais la légende du jeu reste José Raul Capablanca, champion mondial entre 1921 et 1927. Il fut l’une des étincelles qui réveilla une passion cubaine ensuite amplifiée par les «barbus» révolutionnaires.

Des origines indiennes
This photo taken on April 28, 2016 shows a man demonstrating the format of Myanmar chess at the Myanmar Chess Federation in Yangon. Sittuyin, as Myanmar's unique chess is called, is similar to the modern game but has distinctive pieces as well as moves that echo a time when warriors used it to fine tune real fighting strategies. Elephants rampage across the squares, a military general marches in place of the queen and players have creative freedom to arrange many of the pieces as they wish, behind front-line pawns that start almost spear-to-chest. / AFP PHOTO / YE AUNG THU / TO GO WITH "MYANMAR-HISTORY-CHESS-SPORT-CULTURE", FEATURE BY KELLY MACNAMARAL’ancêtre des échecs a été inventé, selon toute vraisemblance, en Inde au 6e siècle, même si, de la Chine à l’Égypte, il existait dans l’Orient antique plusieurs jeux marquant un combat de pions à déplacer sur une sorte de damier. À cette époque, des envoyés du Roi de l’Inde présentent au roi de Perse Chosroès Anushirvân un jeu qu’ils viennent de confectionner pour lui: le jeu des «quatre rois», dit le «chaturanga». C’est l’épisode légendaire fondateur du jeu de stratégie. En conquérant plus tard la Perse, les Arabes découvrent un jeu qu’ils vont adorer. Ils écriront les premiers livres techniques et ils étendent sa pratique au fur et à mesure de leurs conquêtes, jusqu’en Espagne. Vers l’est, les caravanes ont déjà porté le jeu jusqu’en Chine et au Japon. Au nord, les routes commerciales le conduisent vers la Scandinavie et la Russie à la fin du 11e siècle. Au cours des siècles, le jeu se modifie profondément, chaque société faisant évoluer les règles avec ses propres codes. Si les premiers écrits occidentaux apparaissent à partir de 1200, la reine et le fou adoptent leur déplacement actuel durant la fin du Moyen-âge et le début de la Renaissance. Alors que la pendule débarque au 17e siècle, en 1850, les pièces sont relookées suivant le style «Staunton» (du nom du champion anglais Nigel Staunton) qui fait aujourd’hui figure de standard incontesté. Il faut attendre la création de la Fédération internationale des échecs (FIDE) et le congrès de 1929 à Venise pour avoir le premier règlement international officiel du jeu d’échecs.

 

L’effet ‘Magnus Carlsen’

(FILES) This file photo taken on June 8, 2016 shows Norwegian world chess champion Magnus Carlsen posing with his favourite chess piece (a bishop) in Paris. Norwegian world chess champion Magnus Carlsen is hoping to prove that "smart is the new sexy," as he prepares to defend his title against Russia's Sergei Karyakin. / AFP PHOTO / JOEL SAGET

Le champion du monde norvégien Magnus Carlsen a extirpé les échecs des petits cercles un peu geeks pour en faire une discipline grand public diffusée en prime time dans son pays où les boutiques sont dévalisées de leurs échiquiers. Depuis le sacre de 2013, la Fédération norvégienne d’échecs fait état d’un bond de 36% du nombre de licenciés. Du haut de ses 25 ans, le jeune Scandinave défend d’ailleurs son titre contre le Russe Sergueï Kariakine jusqu’au 30 novembre à New York. Le jeune homme athlétique, mannequin à ses heures perdues, a fait sensation à 13 ans quand, le visage encore poupin, il bat l’ex-champion du monde Anatoli Karpov et accule la légende Garry Kasparov à une nulle. Le Washington Post voyait déjà en lui le «Mozart des échecs», débraillé et désinvolte mais capable de mémoriser des milliers de parties. En 2004, il devient le troisième plus jeune grand maître international de l’Histoire, le record de précocité incombant à nul autre que… Kariakine.