Emmanuelle Seigner : « J’ai mis le scénario dans la poubelle »

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On ne la voit pas souvent au cinéma, mais quand elle y va, c’est toujours pour un rôle fort. Souvent de femme fatale féroce, comme dans les fils de son mari Roman Polanski (‘La neuvième porte’, ‘La Vénus à la fourrure’). Mais cette fois, Emmanuelle Seigner surprend par un rôle vulnérable: celui d’une mère en deuil dans ‘Réparer les Vivants’ de Katell Quillévéré (‘Suzanne’).

Et pourtant au départ, elle le dit franco: elle n’avait pas envie du tout! Rencontre vraiment sans langue de bois avec une femme qui ne mâche pas ses mots.

Votre personnage, Marianne, perd son fils. Elle vit un choc émotionnel très fort. Comment avez-vous préparé le rôle?

Je me suis ditque ça me porterait malheur

Emmanuelle Seigner: «Je n’ai pas préparé. En fait quand j’ai lu le scénario, je ne voulais pas du tout jouer ce rôle. Je l’ai mis dans la poubelle.»

C’est vrai?

«Ouais. On n’a pas envie de jouer un rôle comme ça. Donc je l’ai mis dans la poubelle, mais je voulais quand même rencontrer Katell, parce qu’en France, tout le monde a envie de travailler avec elle. Et quand je l’ai rencontrée, je suis tombée amoureuse d’elle, en quelque sorte. Je l’ai trouvée tellement lumineuse, généreuse, intelligente, jolie… Tout, quoi. Au début je lui ai demandé: ‘Je ne peux pas jouer un autre rôle?’ (rires). Mais elle voulait vraiment que je joue celui-là, donc j’ai décidé de lui faire confiance. Je me suis dit qu’elle ne me trahirait pas, que même si c’était difficile et douloureux, je ne le regretterais pas. Et pourtant j’y allais vraiment à reculons, vous savez, comme un chien chez le vétérinaire!»

Vous aviez peur des émotions que ça provoquerait?

«Au début je me suis dit que ça allait me porter malheur (rires). J’ai deux enfants, en plus du même âge… Donc je n’avais pas envie d’imaginer ça, de pleurer toute la journée… Dans le film, mon visage est déformé, on dirait que je prends de la cortisone tellement j’étais bouffie de pleurs! Mais aujourd’hui je ne regrette pas, parce que je trouve que ça sert un sujet, que c’est un film important et magnifique, et personnellement ça m’a fait beaucoup avancer. Je pense que c’est important de faire des choses… eh bien, qu’on n’a pas envie de faire (rires). On ne peut pas faire toujours des choses où on est jolie, glorieuse… Donc pour répondre à votre première question, je ne me suis pas préparée parce qu’en fait je croyais tellement à la situation, que ça me venait très facilement. Ça m’a pris du temps dans ma tête pour en arriver là, mais ça a été important de pouvoir le faire. C’est comme si ça avait exorcisé mes peurs.»

C’est-à-dire? Vous pensez que vous êtes mieux ‘préparée’ si jamais ça arrive…?

«Ah non, pas du tout! On a toujours peur de ça pour ses enfants, même si c’est inconscient. C’est la peur ultime. Et là, j’ai confronté cette peur. Ça ne m’a pas rassurée, mais disons que ça m’a fait sortir une part de peur. Ça a été thérapeutique.»

Comment a été votre expérience sur le tournage? Comme vous dites, vous étiez tout le temps en pleurs…

«C’était horrible. Enfin, c’était merveilleux parce que Katell est merveilleuse, et toute son équipe aussi, il y avait beaucoup de bienveillance. Après, c’est vrai que pleurer comme ça toute la journée pendant des heures, c’était dur! Vous ne le voyez pas trop dans le film parce qu’elle a choisi de rester pudique, mais je pleurais à fond toute la journée! Je rentrais chez moi et j’avais envie de me tirer une balle (rires)!»

Vous avez dit que c’est un film important, vous voulez dire par son sujet?

«Oui, bien sûr. On voit tellement de conneries dans les films… Des agents secrets débiles, des superhéros, des pistolets qui font pshht pshht… C’est bien d’avoir un film qui fait réfléchir sur un vrai sujet! La vie, la mort, le don d’organes… Je pense que c’est vraiment important de participer à un film comme ça, de faire réfléchir un peu les gens.»

Le don d’organes, c’est un sujet qui a besoin de plus de visibilité?

«Bah oui! Moi par exemple, je n’avais jamais pensé à ça, je ne savais pas qu’en France il y a une loi qui fait qu’on est tous donneurs potentiels, sauf si on décide d’écrire un papier pour ne pas l’être. Ce rôle m’a fait réaliser que le don d’organe apaise les parents, même s’il est difficile. Surtout pour la mère, qui s’imagine que son fils va être découpé. Mais avec les progrès de la médecine, maintenant c’est fait de manière très délicate. Et ça permet à la personne décédée de vivre à travers quelqu’un d’autre. Ce geste de don, c’est très beau.»

Selon vous, pourquoi Katell est une réalisatrice si talentueuse?

«Il n’y a jamais chez elle, comme il y a chez certains réalisateurs, de la manipulation, des trucs pervers… Elle est profondément gentille, humaine et honnête. Je pense que c’est ça, sa grande force. Et dans son travail, elle recherche vraiment la vérité. Certains réalisateurs vont torturer les acteurs pour l’obtenir, elle, c’est le contraire: elle a une manière de vous demander les choses qui fait qu’on a envie de tout lui donner. Et puis, elle sait raconter une histoire: y a pas de bullshit, des conneries de caméras en l’air, de trucs prétentieux. Elle est originale, ce n’est pas un cinéma plat, ordinaire, il y a un vrai souffle. Je pense qu’elle ira très loin.»

Vous avez déclaré que vous préférez travailler avec les réalisatrices qu’avec les réalisateurs, car les hommes sont souvent soit timides, soit frustrés devant vous…

«Ça dépend des hommes, et ça dépend des femmes, hein. Parce qu’il y en a aussi qui sont bien casse-c… (rires). Mais avec les femmes le rapport est plus direct, peut-être parce qu’il n’y a pas de séduction, ou s’il y en a une, elle est différente. Pour le moment, les trois réalisateurs avec qui j’ai préféré travailler c’est Katell, mon mari, et Julian Schnabel (‘Le Scaphandre et le Papillon’, 2006, NDLR.). Mais après, hommes, femmes, ce sont des êtres humains, quoi.»

Comment décririez-vous la méthode de travail de votre mari?

«Il est complètement différent de Katell. Plutôt dur, très dirigiste, très précis… Mais j’adore travailler avec lui parce qu’il excelle dans ce qu’il fait, donc je sais que le résultat sera magnifique.»

Si ça méthode de travail ne vous plaisait pas, pourriez-vous quand même être avec lui?

«Oui, bien sûr. Après, s’il était nul… ce serait une autre histoire (rires)!»