L’amour d’Albert Algoud pour Tintin : « Hergé a porté la BD à sa perfection »

225
Ph. D. R.

Le Grand Palais de Paris rend hommage à Hergé. Une galerie Tintin s’est ouverte au Sablon. Le célèbre reporter n’a jamais fait autant parler de lui. Dans son «Dictionnaire amoureux de Tintin», Albert Algoud offre sa lecture passionnée d’une œuvre qui n’en finit plus de l’étonner.

Comment s’est passée votre première rencontre avec Tintin ?

«Elle est assez banale. Quand j’étais enfant, j’avais 7-8 ans. Le premier album que j’ai lu, c’était ‘Le trésor de Rackham Le Rouge’, sans avoir lu ‘Le secret de la Licorne’, que j’ai découvert bien plus tard. Mais les premiers personnage de Hergé que j’ai rencontrés sont Quick & Flupke.»

Une première approche très bruxelloise finalement…

«Oui, sans le savoir en ignorant les connotations bruxelloises. Comme des millions de lecteurs ont lu Tintin sans conaître les allusions marolliennes. C’est ce qui fait d’ailleurs la force de cette œuvre. La trame est d’une grande richesse et d’une grande complexité, bien plus qu’il n’y paraît. C’est là qu’Hergé est grand, en nous mettant sans cesse sur des pistes nouvelles. Il y a beaucoup de malice de sa part, je crois.»

C’est ici l’ouvrage d’un passionné, mais vous n’aimez pas ceux que vous appelez les «hergéolâtres»…

«Pas trop non. Je les appelle aussi les ‘tintintégristes’. On peut admirer un auteur sans pour autant être indulgent sur certains aspects de sa personne ou sur certaines de ses prises de position. C’est ridicule. Certaines de ces personnes sont de mauvaise fois, c’est ce que je dénonce dans cet ouvrage. Cependant, j’en viens à penser que Hergé avait droit à une rédemption intellectuelle. Il a regretté beaucoup de ces choses. La casserole de ‘Tintin au Congo’ est insupportable.»

On a l’impression que tout a été analysé. Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui encore on écrive autant sur Hergé?

«Parce que c’est un grand auteur tout simplement! C’est complexe un auteur. Tintin n’est pas celui qu’on croit. La folie est là. Il y a des personnages incroyables dans la vie d’Hergé comme sur papier. Le problème de l’indifférenciation sexuelle, de la féminité. Bref, ce qui fait une œuvre majeure.»

Un album en particulier ?

«‘Les Bijoux de la Castafiore’ est un album admirable. Hergé y traite de la non-action ou plutôt de la nostalgie de l’action. Le mouvement est sans cesse cassé. C’est pour cela que j’ai fait une entrée dans le livre sur ce que dit Tintin: ‘Quelle nostalgie dans cette musique’. Tintin veut fuir une cacophonie: des journalistes, Igor Wagner qui n’en finit pas de faire ses gammes, la Castafiore qui relance toujours les mêmes alarmes sur ses bijoux, les Dupondt sont insupportables. On est dans l’incommunicabilité la plus absolue et Tintin veut changer d’air.»

L’œuvre d’Hergé n’est-elle pas figée dans le passé?

«Non, je ne crois pas. Évidemment, certains aspects sont datés. Mais on lira Tintin autrement demain. C’est quand même une bonne tranche du 20e siècle. Je pense que ce sera moins poussiéreux que les Bécassine, parce que c’est une œuvre plus riche, plus complexe. Hergé a porté la BD à sa perfection.»

EN QUELQUES LIGNES

algoud_coverLa collection des « Dictionnaires amoureux » de Plon séduit par les approches personnelles des auteurs sur des sujets très divers. Albert Algoud réussit l’exercice de style en puisant dans sa grande connaissance de l’œuvre hergéenne (il a écrit plusieurs ouvrages reconnus sur Tintin) et l’alliant à ses souvenirs de lecteur passionné. S’il convoque moult détails issus des cases pour nous parler précisément des thèmes récurrents dans les albums, il permettra au novice de s’immerger dans une œuvre riche et complexe, comme il l’aime à le répéter. Réputé pour son franc-parler, il règle leurs comptes à ceux qu’il nomment les «tintintégristes» réfutant les délires de certaines analyses tarabiscotées, tout en rendant hommage à ceux qui pour lui ont saisi le mieux la puissance de la ligne claire.

«Dictionnaire amoureux de Tintin», d’Albert Algoud, éditions Plon, 800 pages, 25€

Nicolas Naizy